La lecture du chevet #1 : Raymond Queneau, ‘Un rude hiver’

22 mai 2017 § Poster un commentaire

Je ne sais plus sur quel site Internet j’ai trouvé la recommandation qui m’a récemment donné envie de lire ce « roman » dont j’ignorais l’existence, d’un auteur dont je n’avais encore rien lu : Un rude hiver, de Raymond Queneau, publié dans ce qui restera sans doute pour moi la plus belle des collections littéraires : « L’Imaginaire », de Gallimard, dont j’ai déjà dévoré tant et tant de volumes dont il faudra bien un jour que je consigne la liste.
Ce que je sais, c’est que ce livre où il ne se passe presque rien m’a happé dès sa première page (au point de me décider aujourd’hui à inaugurer une nouvelle rubrique sur ce blog) ; et que je l’avais presque fini lorsque j’ai eu la curiosité d’en consulter la quatrième de couverture, et le plaisir de découvrir que celle-ci était signée de… Georges Perec. Il n’y a pas de hasards.
Je le cite :
« Il ne se passe apparemment pas beaucoup de choses dans Un rude hiver : un réactionnaire plein de rancœurs va déjeuner chez son frère, se promène au bord de la mer avec une Anglaise en uniforme, et emmène au cinéma deux enfants qu’il a rencontrés dans un tramway.
La première fois, je me suis émerveillé de cette histoire tranquille en me demandant comment elle faisait pour m’émouvoir.
Depuis, à chaque relecture, je découvre un détail auquel je n’avais pas prêté attention. […]
Aucune de ces découvertes n’est vraiment originale ; la plupart de ceux qui ont écrit sur Queneau […] les avaient déjà faites ; mais, de surprise en surprise, de découverte en découverte,
Un rude hiver, pour moi, s’achemine doucement vers l’inépuisable. »
On ne saurait dire mieux, de plus impondérable et de plus juste façon, la grâce tenace qui sourd de chacune de ces pages. Quant à moi, je dirai que si ce livre m’a émerveillé et ému, c’est en raison d’une qualité poétique et d’une virtuosité stylistique que, pour ma part, j’associais essentiellement jusque-là aux seuls romans de l’immense Vladimir Nabokov, auquel spontanément jamais je n’aurais rattaché Raymond Queneau, mais auquel pourtant j’ai songé plus d’une fois : l’étourdissante pureté de cette langue à la fois sobre et exubérante, confondante de précision et de suggestion mêlées, qui à chaque page laisse transparaître la jouissance d’écrire et la gourmandise des mots, qui à chaque phrase ou presque parvient à décocher une trouvaille qui subjugue ou estomaque ; le naturel avec lequel ces trouvailles sont mises au service d’un sens fulgurant de l’observation, lui-même associé à un art inné de la description, qu’il s’agisse des paysages ou des états intérieurs des personnages ; le sens du rythme et aussi de l’humour, l’égale finesse et la magistrale pudeur avec lesquelles Queneau parvient en permanence à concilier la drôlerie et l’émotion.
« … ils demeurèrent là tous trois muets pendant quelques secondes, mâchant péniblement cette durée qui leur collait aux dents comme du caramel, sans pouvoir l’avaler » : ainsi dans des lignes comme celles-ci, prises au hasard ou quasi, me semble-t-il retrouver l’esprit – la présence d’esprit – de l’auteur du Don (encore un chef-d’oeuvre paru dans « L’Imaginaire » ; le second des passages présentés plus bas me rappelle d’ailleurs par maints aspects les bouleversants passages où, dans ce dernier roman, son dernier en langue russe, Nabokov évoque le fils – comme le père – disparu) ; mais aussi dans la manière qu’a Queneau de peindre un décor, de décrire une femme ou d’évoquer la perte d’un être aimé, de parler de politique, de faire de la psychologie sans y toucher ou de railler avec une feinte misanthropie les travers de ses semblables. Sans rien dire des sentiments troubles qui l’attirent vers la jeune Annette, rencontrée par hasard dans le bus.
Plutôt que d’en écrire davantage, je préfère conclure en recopiant deux passages arbitrairement extraits des chapitres IX et XI ; en précisant que l’action de ce Rude hiver se passe au Havre vers 1916, que Bernard Lehameau (le « réactionnaire plein de rancœurs » qui en est le principal protagoniste) a été blessé lors d’une guerre – la Première mondiale – qui continue de faire rage, et surtout qu’il est veuf…

« La mer était la même qu’au premier jour, et le temps d’hiver, d’automne plutôt selon les astronomes, d’un automne très avancé, très sclérosé, perclus et liquéfié à la fois. Il pleuvait bien doucement, mais méthodiquement, industriellement, et courant du rivage à l’horizon le vent gonflait des vagues que crevaient finalement les galets. Lehameau tenait dans ses mains les mains d’Helena et sous la table leurs jambes étaient entrecroisées. Lehameau tenait dans ses mains les mains d’Helena et lui déclarait son amour. Il lui déclarait son amour en termes contenus, mais gonflés par le désir et sous la table leurs jambes étaient entrecroisées. Le désir l’étranglait, lui vidait la capsule crânienne, lui pétrissait l’estomac comme une faim, lui contractait les entrailles et lui meurtrissait les reins. La mer était la même qu’au premier jour, Helena toujours plus belle et il sentait à travers deux épaisseurs de matériaux tissés, le drap de son pantalon et la laine de ses bas, sa chair. De sa chair, il ne pressait entre ses mains que celle de ses, qu’elle avait maigres et osseuses comme un garçon. Mais du mollet il remontait pensivement à la cuisse et retrouvant l’ampleur des hanches et la fermeté probable des fesses, il se tut.
Helena dégagea ses jambes et retira ses mains d’entre les siennes et levant les yeux regarda encore cet homme qui semblait prendre l’amour si au sérieux, l’amour : pas même une « affaire » : un fleurte, et qui semblait vouloir transformer une promenade sentimentale en quelque chose de tragique et de psychologique. Cet homme n’était après tout qu’un élément du paysage, paysage de voyage, paysage de guerre, et cependant un élément suffisamment convaincant pour qu’elle pût perdre sa virginité, un frenchy bien sûr, seulement un frenchy, mais tout de même un homme qui prenait l’amour au sérieux, qui prenait au sérieux l’amour.
[…]
Il lui reprit la main et la caressa, puis il lui vint l’idée de l’embrasser, préliminaire facile mais qu’il n’était pas aisé de pratiquer maintenant ainsi séparés par la largeur d’une table de café.
Il examina l’horizon déjà nocturne et dit, ce qui était d’ailleurs exact :
Il ne pleut plus,
et proposa :
Si nous sortions,
et ils sortirent.
Sur le boulevard noir de pluie étalée, sous le ciel désétoilé, boueux de nuages, ils se trouvèrent seuls. Il faisait froid. Il faisait humide. Le phare tournant tournait. Vent et mer continuaient à se rompre. Lehameau et Miss Weeds s’arrêtèrent pour déchiffrer l’horizon. Une lanterne dégringola du haut en bas du boulevard. C’était un tramway, une ferraille nocturne. Lehameau saisit Miss Weeds par les épaules et l’embrassa. Ce n’était pas la première fois qu’un homme l’embrassait, qu’est-ce que ça prouvait, elle s’étonnait simplement que le frenchy fût si modeste, se contentant d’écraser ses lèvres contre les siennes.
Elle entr’ouvrit la bouche.
La main de Lehameau descendait vers ses reins. Elle se dégagea. Il fermait les yeux, il s’appuya sur la balustrade qui séparait le boulevard de la plage, se pencha vers les galets comme un orateur vers une foule. Il n’avait pas embrassé de femme depuis treize ans. Il tremblait. Helena le regarda, elle le regardait avec crainte. Elle s’éloigna de lui et se mit à marcher lentement. Lehameau la suivit et quelques pas plus loin la rejoignit et lui prit le bras et ils allèrent ainsi en silence.
Sur le terre-plein de la digue ils s’arrêtèrent et se séparèrent ; ils devaient se revoir le lendemain. Ils ne s’embrassèrent pas, mais se serrèrent la main, poliment. Lehameau tenta vaguement d’allonger le temps de cette poignée de main, de retenir dans sa main la main d’Helena, mais elle s’échappa comme un ruisseau de mercure… »

« Lorsque Lehameau vit M. Frédéric devant son potage, de la bonne soupe chaude à vous brûler la gueule avec des yeux de beurre et des végétaux entiers, lorsqu’il le vit s’estomper derrière la fumée qui s’échappait du cratère de son assiette et se présenter comme une apparition évoquée par les prestiges de la magie cérémonielle, lorsqu’il vit cet homme qu’il connaissait à peine occuper cette place en face de lui, il demeura béant, le bras levé, immobile, la cuiller à la main.
M. Frédéric le regarda étonné. Ses lèvres remuèrent. Lehameau les voyait suspendues dans le brouillard potagineux. La voix demanda :
Il y a quelque chose qui ne va pas ?
La cuiller descendit vers la fournaise et plongea dans le bouillon.
Ce n’est rien, dit Lehameau, rien. Fameuse cette soupe, hein ? De la bonne soupe normande aux légumes. Dites-moi, la fondue, la fondue suisse, qu’est-ce que c’est ?
M. Frédéric lui en fournit la recette.
Dans la salle à manger de style Emile-Loubet, une ombre subsistait. Sur la cheminée, entre deux bronzes de Barbedienne, il y avait un objet qui avait été fabriqué avec des fleurs d’oranger.
Ce n’était pas une ombre, ce n’était pas un fantôme, un vrai. Un vrai fantôme. Il n’y a pas beaucoup de maisons hantées au Havre. C’était quelque chose de beaucoup plus pesant. Quelque chose qui se trouvait dans Lehameau lui-même, une épaisseur de passé coagulée dans sa mémoire, la trace phosphorescente d’un être décédé, un caillot de souvenir.
Depuis la mort de sa femme, Lehameau n’avait jamais admis aucun être vivant à sa table, ni parent, ni ami ; ni supérieur, ni ennemi ; ni voyageur. Depuis plus de treize ans, ne s’était jamais assis un seul convive. Et c’est toujours dans la solitude que Lehameau s’était ici livré aux actes de la manducation et de la déglutition.
La salle à manger était de style Emile-Loubet, un style intermédiaire entre le Félix-Faure et l’Armand-Fallières, très petit-bourgeois par un certain côté, très petit-chinois par un autre, et sentant à plein nez le gaz démocratique. Mais Lehameau s’en moquait bien, il se souciait pas mal des styles. Sur la cheminée, il y avait une couronne de mariée, tout simplement.
M. Frédéric était donc assis à cette place, qui fut celle de son épouse, de la jeune fille qu’il aima et qu’il rendit femme, de celle qui était peut-être mère lorsque l’incendie la dévora. Lehameau éprouva une brusque et violente répulsion, M. Frédéric le dégoûta. Cependant, réfléchissant, il en vint à admettre qu’il y était bien lui-même pour quelque chose ; son aversion soudaine pour M. Frédéric en diminua d’autant, mais la gêne qui lui serrait doucement le gosier ne fit que s’en accroître.
Percevant le trouble, mais trop lourd pour en découvrir la cause, son hôte comprit toutefois qu’il était d’une élémentaire tactique d’entretenir la conversation tombée au rang de demi-mondaine, et, monnayant ses connaissances en helvétiologie, passa de la fondue aux vaches, à l’hôtellerie, à la tuberculose et à la neige. M. Lehameau laissait dire, ne fournissant pour sa part que l’aumône de quelques grognements sans signification appréciable.
Après le potage,on servit du ragoût. Après le ragoût, Lehameau se sentit mieux, car il aimait le ragoût. Après le fromage il se sentit encore mieux, car il aimait le fromage. Après le calvados, il se sentit tout à fait bien. Amélie desservit la table et disparut. Il se sentait maintenant tout à fait bien. Il avait envi de causer sérieusement avec M. Frédéric et se réjouissait d’avoir enfin trouvé quelqu’un devant qui il pourrait parler en toute franchise… »

Oncle incarné

13 janvier 2014 § 2 Commentaires

Autres rivages

16 juillet 2013 § Poster un commentaire

« Etant résolument, dans ma métaphysique, un non-syndiqué et n’ayant que faire d’excursions organisées à travers des paradis anthropomorphiques, je suis abandonné à mes moyens propres, mais non négligeables, quand je songe à ce qu’il y a de meilleur dans la vie ; quand, comme à présent, je fais un retour sur l’intérêt, allant presque jusqu’à la couvade, que je prenais à notre bébé. Tu te souviens des découvertes que nous fîmes (que font, paraît-il, tous les parents) : la forme parfaite des minuscules ongles de sa main que tu m’as montrée en silence, étalée sur ta paume, telle une étoile de mer échouée ; le grain de la peau de ses membres et de ses joues, sur quoi tu attiras mon attention d’une voix lointaine, comme si la douceur du contact pouvait être rendue seulement par la douceur de la distance ; ce je ne sais quoi de nageant, d’oblique, de fuyant sur le noir bleuté de l’iris qui semblait retenir encore les ombres qu’il avait absorbées d’anciennes forêts fabuleuses où il y avait plus d’oiseaux que de tigres et plus de fruits que d’épines, et où, dans quelque profondeur tachetée de soleil, naquit l’esprit de l’homme… » (V. N., Autres rivages)

Flûte enchanteresse

20 juin 2013 § Poster un commentaire

Du 28 juin au 31 juillet, les Bouffes du Nord reprennent enfin Une flûte enchantée, relecture par Peter Brook (avec Marie-Hélène Estienne et le compositeur Franck Krawczyk) de l’opéra de Mozart. Je ne sais s’il reste des places, mais j’encourage chacun à aller voir ce qui reste l’un de mes grands souvenirs de théâtre (et de musique) de ces dernières années (c’était au Festival d’automne 2010).

Certes, le livret comme la partition ont été généreusement transformés, cette dernière réduite (magistralement) pour piano seul ; certes, le cast est constitué de jeunes chanteurs encore verts, pas encore stars des scènes lyriques. Et pourtant… Dans cette « libre adaptation », c’est bien le qualificatif qui compte, et impressionne. J’ai vu beaucoup de productions d’opéras de ce compositeur (y compris la splendide Flûte enchantée de William Kentridge), mais jamais, je dois dire, je n’avais encore eu l’impression de m’être tenu aussi près de ce qu’il faut bien appeler l’esprit de Mozart, d’avoir ainsi le sentiment de toucher du doigt la félicité, la vivacité, l’intelligence, la fraîcheur qui avaient dû animer les acteurs et les musiciens lors de la création de l’ouvrage, en 1791, au Theater auf der Wieden, la salle ouverte dans les faubourgs de Vienne par le librettiste Schikaneder. Comme si cette mise à nu, cette liberté mêmes étaient le meilleur traitement possible à réserver à un ouvrage tellement propice aux pyrotechnies visuelles, et à ce compositeur si génialement humain ; comme si, avec Peter Brook, l’opéra semblait renouer avec la fonction vitale qui a pu être la sienne par le passé. Sans doute parce que la liberté avec laquelle le metteur en scène aborde Mozart (après Don Giovanni*) est toujours intimement respectueuse  : c’est ce que l’on appelle l’intelligence.

* Voir la chronique signée à l’époque par Eric Dahan dans Libération, que l’on pourrait aisément appliquer à la présente Flûte

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