Review Memories #21 : Oren Ambarchi, ‘Quixotism’ (2015)

22 septembre 2016 § Poster un commentaire

oren-ambarchi-coverSi je republie cette longue chronique parue en 2015 dans le numéro 5 de la revue de danse Ballroom (mars/mai 2015), c’est que le prochain album du « guitariste » australien Oren Ambarchi – Hubris, annoncé le 11 novembre prochain chez Mego – me paraît, à la première écoute, et au vu du nombre d’invités prestigieux qu’il convoque (Crys Cole et Jom O’Rourke encore, mais aussi Will Guthrie, Arto Lindsay, Joe Talia, Ricardo Villalobos et Keith Fullerton Whitman), s’inscrire dans le prolongement de ce Quixotism aussi envoûtant qu’il est ambitieux.

OREN AMBARCHI – Quixotism (Mego)

Le culotté Quixotism, nouvel opus d’Oren Ambarchi paru fin 2014, porte bien son titre : c’est en effet en Don Quichotte que le musicien australien s’attaque aujourd’hui, entouré de quelques invités de marque, à la « grande forme ». Et livre un poème symphonique de l’ère digitale, qui sonne comme une invitation aux chorégraphes.

Cela commence par un martèlement sourd d’abord inaudible, comme le tambour lointain d’un lave-linge en pleine transe qui se rappellerait lentement à votre mémoire. Ou un moulin à vent en folie. Charriant dans son ombre un maelstrom de sons, frottements, feedbacks fantomatiques, stridences de guitare et volutes de piano, quelques notes éparses de basse, et des masses orchestrales lourdes et mouvantes comme des nuages d’orage. Il faut presque cinq minutes avant que la musique ne parvienne vraiment à sortir du silence, que ce martèlement n’arrive au premier plan, et avec lui cette pulsation obsédante qui ne va s’arrêter que 55 minutes plus tard. Entre-temps, on aura entendu le maelstrom, le bruissement instrumental s’épandre et se métamorphoser durant près d’un quart d’heure, puis perdu toute notion du temps en se laissant entraîner à travers une théorie d’horizons variés : de dancefloors minimalistes en dépressions atmosphériques, du Gange au Niger, et de Morton Feldman à Thomas Brinkmann – arpentant un univers où les dissonances (ces accords de piano savants et étranges) semblent d’abord vouloir venir diffracter un spectre harmonique qui mérite ici bien son nom –, on aura sans bouger voyagé d’un bout à l’autre du globe (l’album a été enregistré entre Cologne, Reykjavik, Melbourne, Seattle, Londres, Los Angeles et Tokyo !). Quixotic, c’est d’abord une transe quasi psychotique, aux prises avec un rythme souverain, impérieux, implacable – comme l’était déjà Sagittarian Domain, le précédent opus solo d’Oren Ambarchi, un unique morceau de 33 minutes sous haute influence « krautrock ». Une transe qui appelle la danse, et qui fait rêver à ce que différents chorégraphes épris de musique pourraient en tirer : Anne Teresa De Keersmaeker, William Forsythe, Maud Le Pladec, ou encore la Meg Stuart du sublime Violet – autre étourdissante montée chamanique à base de pulsations répétitives.

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Review Memories #20 : Underworld, ‘Lovely Broken Thing’/’Pizza For Eggs’ (2006)

30 août 2016 § Poster un commentaire

LovelyBrokenThingVoilà longtemps (bientôt deux ans !) que cette rubrique « Review Memories » avait été par moi négligée. Si j’ai eu envie de republier cette chronique parue dans le numéro 39 de Mouvement il y a dix ans (avril-juin 2006), c’est parce qu’en voiture, cet été, j’ai réécouté ces deux « mini-albums » en y prenant un plaisir toujours aussi intense, et me suis souvenu (en bien) de la chronique que j’en avais rédigée alors.
C’est aussi parce qu’entre-temps (quelques mois plus tard la parution de cette chronique, le 5 juin 2006), un troisième et dernier volume – intitulé I’m a Big Sister, and I’m a Girl, and I’m a Princess, and This Is My Horse – était venu compléter et conclure ce « Riverrun Project ». C’est enfin que parce que même avec le recul, ce « Riverrun Project », distribué exclusivement sous forme dématérialisée via le site du groupe, me semble tirer profit avec beaucoup d’avance et d’intelligence des possibilités offertes par les nouveaux canaux de diffusion de la musique : se jouer des formats traditionnels (album/single) ; permettre une édition instantanée et spontanée, au jour le jour, qui est un autre moyen de rendre publique son travail et de faire, hum, œuvre (voir par ailleurs ma chronique consacrée aux demos) ; diffuser sous forme de fichiers informatiques, en accompagnement de la musique, des données de toute sorte, en l’occurrence des photos réalisées par Karl Hyde, moitié d’Underworld, qui entretien avec la photographie une relation aussi compulsive qu’avec l’écriture, comme en témoigne ses textes documentant minute par minute, en autant d’instantanés, ses pensées et sensations : 177 pour Lovely Broken thing (mis en ligne le 4 novembre 2005) ;444 (!) pour Pizza For Eggs (daté du 7 décembre 2015) ; 53 pour I’m a Big Sister...
Underworld ne se son contente pas d’anticiper des usages aujourd’hui rentrés dans les mœurs du music-business: il livre avec ces bribes fondues-enchaînées, formant trois longues plages de 30 minutes chacune, trois magistrales pièces de musique électronique.

UNDERWORLD – Lovely Broken ThingPizzaForEggs
Pizza For Eggs
(Underworldlive.com)

On pouvait s’étonner de rester sans nouvelles discographiques d’Underworld depuis A Hundred Days Off, album en demi-teinte publié en 2002 chez V2, qui montrait Karl Hyde et Rick Smith de nouveau livrés à eux-mêmes après le départ de Darren Emerson, le jeune DJ par lequel le miracle (comprenez : le succès) était arrivé. Et ce, alors même que les deux acolytes continuaient d’honorer de leur présence (et quiconque les a vus sur scène sait qu’il ne s’agit pas là d’un vain mot) certains festivals estivaux. En fait, c’est sur leur nouveau site/label Internet, Underworldlive, qu’il fallait chercher ces nouvelles, à savoir : deux mini-albums publiés au début de l’hiver, et disponibles en téléchargement payant. Deux disques qui, au début, peuvent sembler composés de chute de studios, de bribes de morceaux laissés à l’état d’ébauches et fondu/enchaînés pour l’occasion. Des disques qui, bien vite, font l’effet de fulgurants DJ sets dans lesquels le duo, en se mixant lui-même, livrerait le condensé de ses talents : sa capacité à faire se mélanger les influences, qui partent de la new wave et de l’électro-pop pour faire se rencontrer le dub et l’exotica, la techno et l’IDM, l’electronica et la jungle, Kraftwerk et Eno, guitares et breakbeats ; son sens inné du rythme, à l’échelle d’un morceau comme – faculté pas si fréquente sur la scène électronique – d’un albuIm-a-Big-Sisterm ; son intelligence et son ambition artistiques, à l’aune de la folle énergie d’un Karl Hyde qui chante toujours aussi bien, et dont les textes restent autant d’instantanés épousant son quotidien sous forme de cut up poétiques – à l’image aussi des centaines de photos numérisées téléchargeables avec les disques. Lovely Broken Thing est plus agressif, rock (on pense parfois à Wire) et clubby, souvent même redoutablement. Pizza For Eggs – dont le premier mot est « Imagination » et le dernier « Amnesia » – est plus atmosphérique, évoquant parfois, jusqu’en ses réminiscences de Steve Reich, le magnifique album de Marc Leclair (alias Akufen), Musique pour 3 femmes enceintes, paru l’an dernier – sans parler de Brian Eno. Dans les deux cas, c’est bien l’œuvre d’un groupe majeur, l’un des plus représentatifs de son époque dans ce qu’elle peut offrir de stimuli à la créativité.

David Sanson

Les pierres précieuses de Villa-Lobos

5 juillet 2016 § Poster un commentaire

Parce que ce CD est l’un des trésors de ma discothèque, et sans doute l’unique disque de musique vocale « lyrique » que j’écoute aussi fidèlement (j’y ai même puisé le titre du tout premier album de mon projet That Summer, Drowsiness of Ancient Gardens, paru en 1994),
parce
que, édité par Opus 111 en 1992 (et bien que regroupé ultérieurement dans un coffret consacré aux compositeurs sud-américains), il est désormais épuisé et atteint sur Internet des prix prohibitifs,
parce que j’avais envie de le faire partager au « plus grand nombre » (sic),
on peut le télécharger (au format .wav) en cliquant .

J’y joins cet extrait de la chronique que je lui consacre (inspiré par la parution récente, chez Staubgold, de l’étonnant album du duo berlino-brésilien Telebossa, Garagem Aurora) dans le numéro 84 de la revue Mouvement, actuellement en kiosques :

Cover Villa-Lobos« Sous le titre « Views and Miniatures », ce disque recueille un florilège de mélodies pour voix et ensemble du Brésilien Heitor Villa-Lobos (1887-1959), interprétées par le ténor Marcel Quillévéré, le pianiste Noel Lee et l’ensemble Erwartung dirigé par Bernard Desgraupes. De la musique de ce compositeur, parmi les plus prolixes de l’histoire (son œuvre compte plus de 2 000 opus, parmi lesquels 12 symphonies, 17 quatuors à cordes et les fameuses Bachianas brasileiras pour piano), ce disque semble synthétiser la quintessentielle beauté.

Comment décrire la grâce, l’évidence qui émanent de ces recueils de Miniaturas, Canções, Epigramas, Historietas ett autres Paisagens datant pour la plupart de l’orée des années 1920, précédant de peu, donc, l’arrivée de Villa-Lobos à Paris (il y vécut de 1923 à 1940) ? Disséquer l’alchimie à l’œuvre dans des mélodies telles que Sertão no estio, Cromo n° 2, n° 3, Il Bove (et son violoncelle éploré), Tristeza, Sonho ou Jardim Fanado, où la ligne timide et fière de la voix laisse s’épancher, sur des textures instrumentales à la facture singulière, et singulièrement prenante – à la pureté quasi ravélienne, à la pudeur presque romantique (Manha Na Praia) –, des textes d’une si contagieuse mélancolie ? Quel est ce sentiment de tension et de délassement mêlés, né d’une d’une incroyable concentration de moyens (beaucoup de ces « chansons » durent moins d’une minute) et de la douceur manifeste du portugais, sans parler du raffinement de l’harmonie, qui étreint l’auditeur à l’écoute de ces trente-cinq pièces crépusculairesmais consolantes, euphorisantes et térébrantes comme doit l’être le crépuscule au Brésil ? Comment expliquer ce sentiment de fragilité et de beauté, d’intimité et de vitalité, comment décomposer pareil alliage du vernaculaire et de l’apollinien ? »

J’avoue que le critique en moi reste sans mots, comme le mélomane reste sans voix…

Review Memories #19 : Jean-Louis Florentz, ‘L’Enfant des îles’ (2003, Octopus/Mouvement)

14 septembre 2014 § 3 Commentaires

Cover FlorentzC’est peu de dire que l’anniversaire des dix ans de la disparition prématurée de Jean-Louis Florentz (le 4 juillet 2004, à l’âge de 56 ans) n’aura guère mobilisé les orchestres français. Cela est d’autant plus regrettable que chaque écoute de sa musique confirme la beauté et la singularité de celle-ci, digne héritière, dans son hédonisme sonore ourlé de mélancolie, de celles de Ravel et Debussy. Avec le recul, ce disque – le dernier enregistrement de son œuvre paru de son vivant – n’a rien perdu de son éclat, bien au contraire, et continue de m’accompagner – surtout depuis qu’entre-temps, j’ai eu le privilège d’occuper à la Villa Médicis le logement qui avait été le sien de 1979 à 1981. Mon amie Alecca m’y ayant fait repenser il y a peu, je reproduis ci-dessous la chronique que j’en ai publiée, en 2003, dans les colonnes de (feu) Octopus/Mouvement. Colonnes un peu restreintes – j’aurais aimé avoir la place de m’étendre davantage sur la richesse (mélodique, harmonique, timbrale) de ces deux partitions  : L’Enfant des Iles, poème symphonique composé en 2000 et commandé par l’Orchestre des Pays de la Loire, présenté ici dans la version de sa création, en 2002 ; L’Anneau de Salomon, suite de « danses symphoniques » (et non « poème symphonique », ainsi que je l’écris ci-dessous), commande de l’Orchestre National de Lyon datant de 1999. Mais en même temps, cette musique se passe fort bien de grand discours : il suffit de l’écouter, ce que l’on peut faire en cliquant sur la photo ci-dessous.

JLF

Jean-Louis Florentz – L’Enfant des îles (Forlane)

Ne vous fiez pas à sa pochette peu avenante : ce disque renferme deux des plus belles œuvres de l’un des très grands compositeurs français d’aujourd’hui. Florentz est né en 1947 et, comme son contemporain et compatriote Philippe Hersant, il fait partie de ces compositeurs qui n’ont pas craint de passer outre les diktats soi-disant progressistes de l’avant-garde institutionnelle pour laisser libre cours à leur amour de la musique tonale. C’est l’héritage impressionniste de Debussy qui irrigue l’œuvre de Florentz, aussi fin coloriste qu’éblouissant orchestrateur. Mais Florentz est surtout un inlassable voyageur, amoureux de l’Afrique et féru d’ethnomusicologie. Ses périples à travers le monde, autant que l’étude approfondie des langues et civilisations orientales, ont fourni la trame des deux poèmes symphoniques ici interprétés par l’Orchestre National des Pays de la Loire, très bien dirigé par Hubert Soudant. L’Anneau de Salomon est une vaste fresque dédiée à Nelson Mandela qui convoque aussi bien Nerval que certaines légendes africaines. Quant au splendide Enfant des îles, il a été inspiré au compositeur par un chant d’enfant, entendu un matin dans le cadre grandiose d’une plage de Madagascar. C’est au violon solo qu’échoit le rôle de transfigurer cette voix, au fil d’une partition d’où jaillit une pluie de couleurs et d’harmonies inédites. Rarement l’appellation de « poème symphonique » aura aussi bien mérité son nom que dans le cas de cette œuvre foisonnante et superbement architecturée, véritable kaléidoscope d’images pour orchestre. Vivement recommandé.

(David Sanson)

Review Memories #18 : Innocent X, ‘Haut/Bas’ (2004, Mouvement.net)

19 février 2014 § Poster un commentaire

Cover Innocent XC’est à la rubrique « Le CD de la semaine d’Octopus », sur le site de Mouvement, que j’avais publié cette chronique un peu pédante, avec quelques bizarreries (pourquoi diable ne cité-je que Pierre Fruchard ?), d’un album qui fut suivi d’un autre non moins élégant (Fugues, featuring Anne-James Chaton et France Cartigny), puis de plus rien. C’était le 30 octobre 2004, soit en gros cinq années avant que je ne rencontre, via des amis, les jeunes gens qui se dissimulaient alors derrière ce nom (celui de Giovanni Battista Pamphili, pape dont Vélasquez livra un portrait fameux dont à son tour, Francis Bacon…), et que deux d’entre eux, Etienne Bonhomme et Pierre Fruchard, ne deviennent musiciens de mon groupe That Summer, à mon grand plaisir. Ah, le copinage dans la grande presse…


INNOCENT X – Haut/Bas
(Label Bleu/Harmonia Mundi)

A la fois dense et brillamment travaillé, puissant et riche en contrastes, Haut/bas, le premier album d’Innocent X, porte bien son titre. Il présage en tout cas que ce trio français est mûr pour prendre la relève d’un autre, les glorieux Ulan Bator, sur un champ de manœuvres vaste comme le sont les espaces que le rock instrumental est parfois en mesure de défricher, lorsqu’il est mis en œuvre par des musiciens à la fois talentueux, inspirés et cultivés.

Cinquante minutes, neuf morceaux dont la plupart en font entre quatre et six, captés sur six jours, il y a pratiquement un an et à Amiens, par deux guitaristes (dont Pierre Fruchard) et un batteur, et publiés par l’éclectique Label Bleu. Tel est le cadre dans lequel se développe/se débat Haut/Bas, premier album d’Innocent X, évoluant sans coup férir dans la catégorie rock instrumental. Sans vouloir remonter à Mathusalem ni aux fondatrices années 70, on rappellera que ce dernier a enregistré, au cours de la période récente, un indéniable regain d’intérêt : à cela, il faut probablement rattacher l’influence conjuguée de l’essor des musiques électroniques (qui ont remis au goût du jour la musique instrumentale, tout en imbriquant de plus en plus les processus de composition et de production) et de toute une scène rock qui, des embardées soniques des groupes new-yorkais des années 80 (Sonic Youth, Swans, Live Skull) au « post-rock » de la scène de Chicago (Slint, Tortoise), en passant par les escapades psychédéliques d’une série de formations britanniques (Bark Pyschosis, Slowdive, sur les traces de Cure), a contribué à faire de la voix non plus un élément leader et porte-parole, mais un instrument comme les autres, c’est-à-dire capable de faire parfois silence.

En France, des groupes comme Bästard, Ulan Bator, Prohibition, Purr, ou plus récemment Drey ou Lust, ont axé leur exploration de la pratique musicale en direction d’un rock parfois chanté, mais pas toujours, où le texte fait son avant de faire sens, où prime la tension entre harmonie et rythme. Citons encore les Danois de Silo, les Allemands de Couch ou de Tied + Tickled Trio, et bien évidemment les Canadiens de Godspeed You Black Emperor!, autant de passionnants bâtisseurs sonores. Avec Haut/Bas, le trio Innocent X s’aventure à son tour sur le terrain d’un rock exclusivement instrumental. Et c’est grâce à la qualité de son inspiration et de sa technique qu’il parvient à déjouer les différents pièges inhérents au genre : faire un rock uniquement d’architectes, avec plus de cerveau que d’âme, décoratif avant d’être habitable ; ou un rock de « musicos », où la technique prévaudrait sur la tactique ; ou encore un rock « tripal », qui ne se préoccuperait pas de chercher à dépasser la pure jouissance sonore en la canalisant.

A l’évidence, Haut/bas (a-t-il été enregistré en live ?) est l’œuvre de musiciens affûtés, dont l’éventail des goûts est aussi large et sûr que celui de leurs possibilités techniques : la variété des sons de guitares mis en œuvre (tantôt rugueux et tranchants, tantôt bluesy ou planants, joués au plectre ou à l’archet), de même que la richesse des percussions (les différents sons de caisse-claire, la multiplicité des textures des cymbales), offre un riche matériau pour ensuite forger, c’est le mot, des morceaux tendus, déclinant dans les tons sombres de nombreux contrastes. On pense parfois à la puissance faussement brute et urbaine d’Ulan Bator, par exemple, jusque dans les titres des morceaux : en particulier à l’écoute de ce Oui, Madame, lente montée sonique portée par une batterie martiale. Mais c’est le morceau-titre, hypnotique randonnée de plus de huit minutes, qui « résume ” le mieux le propos du groupe : blues doucement plaintif parent de Talk Talk ou de Tortoise, éclats bruitistes modérés par un jeu de cymbales presque jazz, résonances extra-européennes, on trouve tout cela au fil de cette échappée belle vers des territoires vierges et pourtant familiers… Alliant excellemment le son et la forme, le fond et la forme (physique), voilà un premier album remarquablement abouti.

(David Sanson)

Review Memories #17 : Musiccargo, ‘Hand in Hand’ (2009, Mouvement)

28 janvier 2014 § Poster un commentaire

Cover MusiccargoAu lendemain de la sortie du (très beau, et beaucoup plus planant) nouvel album de Musiccargo – Harmonie, paru le 30 septembre 2013 sur Emotional Response –, j’ai eu envie de ressortir cette chronique de leur précédent et premier LP, Hand in Hand, publiée à l’époque dans Mouvement. LP par lequel ce duo « intergénérationnel » de Düsseldorf, parmi toute la relève krautrock qui sévit depuis maintenant une décennie, s’affirmait comme une entité singulière, et singulièrement pertinente.
Je me rappelle très bien comment j’ai découvert Musiccargo. C’était à l’été 2009 au Bar 25, établissement déjà culte de Berlin-Friedrichshain, avec mes amis du groupe That Summer, durant l’enregistrement de notre album Near Miss, à l’heure de la première bière d’après-studio. Il n’y avait pas que le soleil et le murmure de la Spree qui contribuaient à rendre l’atmosphère paradisiaque ; il y avait aussi le DJ, qui, entre un morceau de Neu! et un Broadcast période Tender Buttons, passa justement un titre de Musiccargo. C’était, ainsi qu’il me l’apprit, l’excellentissime Ernte 05 (voir ci-dessous).
Je me rappelle aussi que j’ai été un peu vert lorsque, moi qui étais persuadé d’avoir enfin réussi à trouver un groupe que personne ne connaissait ici, à Paris, je lus, quelques jours avant la parution du numéro de Mouvement, une chronique de cet album dans Chronicart. Heureusement qu’elle était signée Julien Bécourt – un gage de qualité.


MUSICCARGO – Hand in Hand
(Amontillado Music)

Les années 2000 auront consacré ce que l’on savait déjà, sans vraiment oser y croire : le « rock » est un éternel recommencement. Aujourd’hui que tout enjeu de rébellion a été soit évacué, soit récupéré, que tout ou presque a déjà été essayé, il ne lui reste plus qu’à faire comme la mode : remettre au goût du jour des idées du passé. C’est ainsi que l’on n’en finit plus de voir fleurir les groupes « copies carbone », rejouant ici et maintenant, à l’attention d’un public trop jeune pour avoir pu goûter à l’original, les musiques des décennies précédentes, à peine actualisées (le plus souvent au niveau des rythmiques, et au moyen des compresseurs). A première écoute, on pourrait penser ainsi que MusicCargo est au krautrock ce que The Pains Of Being Pure At Heart est à l’axe Smiths/Sarah Records. Hand In Hand, premier album succédant à une poignée de EP, est en effet une suite de longues chevauchées métronomiques et minimales dans le plus pur style des meilleurs morceaux de Neu! Pourtant, ce disque s’avère éminemment entêtant, et addictif. Cela tient sans doute à la  complémentarité des musiciens de ce duo de Düsseldorf, ville qui fut justement l’un des berceaux de ce space-rock allemand : l’un, Gerhard Michel (guitare, bribes de voix), a étudié la musique avec Klaus Dinger (fondateur des groupes Neu! et LA Düsseldorf) ; l’autre, Gordon Pohl (électronique) vient de la scène club. A eux deux, ils conjuguent l’esprit et la lettre d’une musique qu’ils réactualisent en la dépouillant, en la pervertissant subtilement, accentuant son côté hypnotique. Leurs morceaux se déroulent comme une autoroute sans fin, à une allure endiablée mais régulière (le tube One Way Ticket, Das Herz, Tiefengrund). Parfois, on s’arrête sur une aire (la très « völkisch » rengaine Tage Voller Sonnenschein), d’autre fois, dans un paysage industriel (la guitare répétitive et sombre de Der Schmetterling, qui fait penser à l’électro-rock radical des Danois de Silo). A l’arrivée, Hand In Hand, c’est le carbone sans la copie, et en somme tout ce que devrait être le rock : à la fois nostalgique et moderne.

(David Sanson)

Review Memories #16 : Charles Tournemire, ‘Douze Préludes-Poèmes’ (2004, Classica)

25 décembre 2013 § Poster un commentaire

Cover TournemireForte (et orageuse) personnalité que celle de Charles Tournemire (1870-1939) – « Tourne-toi que j’t’admire », ainsi que le surnommait Louis Vierne. Je ne sais si, comme l’affirme Antoine Reboulot dans le livret du présent CD, il s’agit de « l’un des créateurs les plus originaux et les plus inspirés du XXe siècle ». Je sais en revanche que, ne serait-ce que pour ces splendides Préludes Poèmes pour piano (que j’évoquais ici même dans ma chronique du Zodiaque de Georges Migot, dont ce même label Atma Classique publia dans les années 2000 un nouvel enregistrement), sa musique et son œuvre profuse méritent largement d’être redécouvertes. De la « Naissance de l’homme » à la « Glorification de la Trinité », en passant par l’« Adolescence », les « Passions humaines », l’« Union licite et divine » et la « Préparation à la mort, dans l’apaisement », ce sont les douze étapes d’un patient (et passionnant) poème d’apprentissage qui s’égrènent ici à nos oreilles, un cheminement intérieur à la teneur universelle mais à la tonalité profondément singulière… Après ça, ne reste plus qu’a écouter la sublime Ascension d’Olivier Messiaen – ou le silence, après tout.


Charles TOURNEMIRE – Douze Préludes-Poèmes op. 58 Lise Boucher, piano
(Atma Classique/Intégral)

Il n’y a pas qu’aux éditeurs français – les Timpani, Skarbo et autre Arion – que l’on doit la redécouverte de cette période phare de l’art musical de notre pays que constitue le tournant du siècle dernier : comme les Anglais d’Hyperion, mais de l’autre côté de l’Atlantique, les Québécois du label (on dit là-bas « étiquette ») Atma se sont employés, ces dernières années, à exhumer certaines partitions rares de Gustave Samazeuilh ou, aujourd’hui, Charles Tournemire. Tournemire fait partie de cette lignée d’illustres organistes français (il succéda à son « père spirituel », César Franck, à la tribune de Sainte-Clotilde) dont le travail pour cet instrument a eu tendance à éclipser le reste de la production. Or, à l’instar d’un Louis Vierne ou d’un Jehan Alain, son langage possède pourtant une indéniable et étonnante singularité, exprimant une inspiration foncièrement indépendante ; sa musique n’est pas acte d’épigone et bien loin de se contenter du « sous-Ravel » et autres « à la manière de », elle contribue à faire de Tournemire, à l’image d’un Koechlin mais d’une manière différente, l’un des chaînons manquants entre Debussy et Olivier Messiaen. Cela est particulièrement évident dans ces Préludes-Poèmes pour piano, datant de 1932, qui sont une véritable révélation. Que ce soit au plan de l’harmonie ou de la structure, du travail sur les sonorités ou sur les rythmes, le présent cycle révèle en effet une liberté qui porte la marque d’un artiste accompli, poète épris de mysticisme. Envisagées comme les étapes d’un patient cheminement initiatique, ineffable autant qu’inéluctable, ces douze pièces sonnantes et trébuchantes déroutent autant qu’elle passionnent. Certes, on décèle parfois certaines parentés, qu’elles soient françaises (l’épaisseur harmonique de Franck, figure tutélaire, la poésie sonore de Debussy, les convulsions rythmiques d’un Poulenc) ou étrangères (on songe parfois à Bartók, entre autres compositeurs d’Europe Orientale). Néanmoins ce recueil tout en contrastes, tour à tour menaçant ou carillonnant, euphorique ou hiératique, naviguant entre recueillement et épanchement, suit sa propre voie, d’une grande cohérence. Au fil de l’écoute, on est constamment saisi par telle suite d’accords, telle rupture rythmique, telle résonance rayonnante, et par la subtilité d’un langage dont la polytonalité explore une gamme très étendue, de basses bourdonnantes en aigus ondoyants. Un langage, il est vrai, particulièrement bien servi par le jeu, tout aussi engagé et magnifiquement contrasté, de la Québécoise Lise Boucher, déjà remarquée avec un beau disque consacré à des œuvres pour enfants de Debussy et Inghelbrecht sur le même label (voir Classica nº 43). Ainsi, lorqu’in fine tout semble se délier, se dénouer glorieusement dans la lumière (« Méditations… », « Glorification de la Trinité »), force est de se rendre à l’évidence : par la grâce de ces éblouissantes « harmonies poétiques et religieuses », l’art de Tournemire touche au sublime.

(David Sanson)

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