Slowdiving

10 mai 2017 § Poster un commentaire

Review Memories #21 : Oren Ambarchi, ‘Quixotism’ (2015)

22 septembre 2016 § Poster un commentaire

oren-ambarchi-coverSi je republie cette longue chronique parue en 2015 dans le numéro 5 de la revue de danse Ballroom (mars/mai 2015), c’est que le prochain album du « guitariste » australien Oren Ambarchi – Hubris, annoncé le 11 novembre prochain chez Mego – me paraît, à la première écoute, et au vu du nombre d’invités prestigieux qu’il convoque (Crys Cole et Jom O’Rourke encore, mais aussi Will Guthrie, Arto Lindsay, Joe Talia, Ricardo Villalobos et Keith Fullerton Whitman), s’inscrire dans le prolongement de ce Quixotism aussi envoûtant qu’il est ambitieux.

OREN AMBARCHI – Quixotism (Mego)

Le culotté Quixotism, nouvel opus d’Oren Ambarchi paru fin 2014, porte bien son titre : c’est en effet en Don Quichotte que le musicien australien s’attaque aujourd’hui, entouré de quelques invités de marque, à la « grande forme ». Et livre un poème symphonique de l’ère digitale, qui sonne comme une invitation aux chorégraphes.

Cela commence par un martèlement sourd d’abord inaudible, comme le tambour lointain d’un lave-linge en pleine transe qui se rappellerait lentement à votre mémoire. Ou un moulin à vent en folie. Charriant dans son ombre un maelstrom de sons, frottements, feedbacks fantomatiques, stridences de guitare et volutes de piano, quelques notes éparses de basse, et des masses orchestrales lourdes et mouvantes comme des nuages d’orage. Il faut presque cinq minutes avant que la musique ne parvienne vraiment à sortir du silence, que ce martèlement n’arrive au premier plan, et avec lui cette pulsation obsédante qui ne va s’arrêter que 55 minutes plus tard. Entre-temps, on aura entendu le maelstrom, le bruissement instrumental s’épandre et se métamorphoser durant près d’un quart d’heure, puis perdu toute notion du temps en se laissant entraîner à travers une théorie d’horizons variés : de dancefloors minimalistes en dépressions atmosphériques, du Gange au Niger, et de Morton Feldman à Thomas Brinkmann – arpentant un univers où les dissonances (ces accords de piano savants et étranges) semblent d’abord vouloir venir diffracter un spectre harmonique qui mérite ici bien son nom –, on aura sans bouger voyagé d’un bout à l’autre du globe (l’album a été enregistré entre Cologne, Reykjavik, Melbourne, Seattle, Londres, Los Angeles et Tokyo !). Quixotic, c’est d’abord une transe quasi psychotique, aux prises avec un rythme souverain, impérieux, implacable – comme l’était déjà Sagittarian Domain, le précédent opus solo d’Oren Ambarchi, un unique morceau de 33 minutes sous haute influence « krautrock ». Une transe qui appelle la danse, et qui fait rêver à ce que différents chorégraphes épris de musique pourraient en tirer : Anne Teresa De Keersmaeker, William Forsythe, Maud Le Pladec, ou encore la Meg Stuart du sublime Violet – autre étourdissante montée chamanique à base de pulsations répétitives.

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Trop tard

19 mai 2016 § Poster un commentaire

Avant-hier, celui qui déclarait (paraphrasant Musset) être « né trop jeune dans un monde trop vieux » aurait eu 150 ans.

Le mur du (vieux) çon #5 : La grâce d’Éliane Radigue

24 janvier 2016 § 2 Commentaires

Mouvement_80(La chronique ci-dessous a paru dans le numéro 80 novembre-décembre 2015 de la revue Mouvement.)

Créé le 26 septembre dernier par l’ONCEIM à Paris, Occam Océan, première pièce pour orchestre d’Eliane Radigue, s’impose d’emblée comme un mémorable chef-d’œuvre. Mariant son minimalisme incomparable à une maîtrise instrumentale d’une élégance presque classique, il marque une nouvelle étape dans le passionnant parcours de cette jeune musicienne de bientôt 84 ans.

« Historique ». Ce qualificatif, que l’on n’a finalement pas si souvent coutume d’utiliser, était pourtant l’un de ceux qui revenaient spontanément dans la bouche (béate) de ceux qui, sortant de l’église Saint-Merri, à Paris le 26 septembre dernier, venaient de faire la découverte du Occam Océan d’Éliane Radigue. L’ONCEIM (Orchestre de Nouvelles Créations, Expérimentations et Improvisation Musicales) de Frédéric Blondy, dans le cadre du festival CRAK dont ce dernier est l’instigateur (et la Muse en Circuit, le partenaire privilégié), y donnait la création de cette pièce, qui constitue la première réalisation pour orchestre de cette musicienne de bientôt 84 ans.

L’œuvre d’Éliane Radigue est un véritable « hapax musical », souligne le dossier de présentation du projet ; un corpus à nul autre comparable. Et les exécutions publiques de sa musique (qui, malgré les bruits parasites, restent le meilleur moyen d’appréhender celle-ci) sont autant d’extraordinaires « expériences du sonore », invitations à explorer « notre propre intimité perceptive ». Mais le parcours de cette compositrice sans partitions, adepte du partage via la transmission orale, n’est pas moins singulier. Ce cheminement, d’un romanesque aussi discret que l’est le culte fervent que lui voue une communauté de mélomanes de plus en plus fournie, est jalonné de rencontres et de disparitions ; s’y croisent les noms de Pierre Schaeffer et Pierre Henry, Arman et Yves Klein, La Monte Young, Robert Ashley et Morton Subotnik, mais aussi le bouddhisme et le synthétiseur ARP 2500, le Livre des morts tibétain et les échanges avec les jeunes musiciens… Depuis 2000 et la pièce L’Ile re-sonante (couronnée en 2006 au festival Ars Electronica), Éliane Radigue a délaissé le synthétiseur pour se vouer au travail avec des instrumentistes, auquel elle transmet les secrets d’une alchimie musicale qui séduit un cercle de plus en plus vaste d’adeptes, tout en restant ignorée des principales institutions musicales.

Ce soir-là, veille de messe, sous les voûtes séculaires d’une église pleine à craquer, 27 jeunes musiciens habités, serrés sur la scène comme sur une île miniature, sans complexes ni partition, ont fait résonner une musique bouleversante. Et naître le sentiment rare d’avoir non seulement partagé un instant précieux, mais surtout découvert une réalisation marquante de l’art musical. Occam Océan est une fascinante expérience de la durée, un pur moment de dilatation du temps (en l’occurrence, 50 minutes, mais cela peut varier) ; c’est aussi une composition orchestrale d’une richesse et d’une maîtrise confondantes, dont la densité de textures inédite, souligne Frédéric Blondy, fait le lien avec les pièces électroniques d’antan.

Musique de la stase, la musique d’Éliane Radigue est aussi une musique de l’extase, une musique de la grâce. La grâce, c’est le mouvement, a écrit Romain Gary, et en effet, la grâce d’Éliane Radigue tient précisément à la manière qu’a sa musique de suspendre le temps sans jamais interrompre son flux. Comme le sac et le ressac du souffle d’un yogi (elle est une pratiquante assidue, cela en dit long quant à la subtilité de sa propre « intimité perceptive »), comme les vagues d’une mer se déroulant inlassablement, cet art est un organisme en perpétuelle transformation.

Occam Océan commence par un long prélude qui comme souvent émerge lentement du silence, invite à clore les paupières. Les groupes d’instruments entrent peu à peu, l’un après l’autre (l’arrivée des cuivres est particulièrement émouvante), guidés par un chef d’orchestre dont le rôle est surtout de modeler cette matière, d’indiquer à discrétion les départs et les entrées, d’impulser les crescendos et decrescendos. Lentement, ce magma sonore bourdonnant, enveloppant, caressant, cette matière à la fois dense et impondérable converge vers la seconde partie de l’œuvre. Un « tutti » dans laquelle la pâte sonore s’épaissit, les masses sonores se démultiplient ; les vagues se font de plus en plus amples, vagues qui emportent tout sans jamais pourtant se déprendre de leur infinie douceur. Éliane Radigue n’est pas femme à céder aux effets faciles : ce climax orchestral dont on attend toujours qu’il se produise n’arrivera jamais, les instruments toujours finiront par retourner au silence.

En découvrant cette pièce à la facture inouïe, mais à la pureté presque classique, on se rappelle que dans un entretien avec Thibaut de Ruyter, Éliane Radigue citait l’Adagio assai du Concerto pour piano en sol majeur de Maurice Ravel comme l’une de ses œuvres préférées. De fait, c’est à Ravel, au moins autant qu’à ces grandes figures du minimalisme américain dont on la rapproche généralement, que font souvent songer la variété et la subtilité des alliages de timbre, la richesse des harmoniques et de tous les effets générés par l’infinie combinaison des instruments, qui projettent sur les vagues du son comme autant d’irisations kaléidoscopiques, impressionnistes. Mais aussi l’économie des moyens, la candeur et l’élégance, la pudeur et l’évidence de cette « écriture » qui n’en est pas une. Occam Océan est le fruit d’un travail peut-être organique, mais surtout patient – deux longues années passées à rencontrer d’abord individuellement chacun des musiciens de l’ONCEIM, pour s’immerger dans les sonorités de son instrument et les subtilités de son jeu, puis à faire travailler ces musiciens par groupes, avant les répétitions d’ensemble. « Géomètre du mystère » : le mot fameux de Roland-Manuel au sujet de Ravel vaut aussi pour Éliane Radigue, qui signe avec cette nouvelle étape du cycle Occam sa pièce la plus lyrique, la plus classique au sens noble du terme. Elle annonce des lendemains qui chantent, d’autres prochains moments de grâce.

David Sanson

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Le mur du (vieux) çon #4 : Un automne danois

29 décembre 2015 § Poster un commentaire

Mouvement_79(La chronique ci-dessous a paru dans le numéro 79 septembre-octobre 2015 de la revue Mouvement.)

Trio de « digital power rock » originaire de Copenhague et jadis chaperonné par Colin Newman, Silo construit une musique aussi inouïe qu’inconnue. Work, troisième album paru en 2014 treize ans après le précédent, devrait rejoindre celui-ci aux panthéon des futurs trésors cachés des années 2000.

(Parfois – en ces temps où la musique n’a jamais été si profuse, où l’on croule quotidiennement sous les nouveautés (au point que certains en sont déjà en novembre à publier leur « top 10 » d’une année qui n’a pas encore fini de s’écouler !), où Internet, ne serait-ce que via YouTube, met à disposition, pour toutes les époques et dans tous les styles, les perles les plus illégitimement méconnues comme les exactions des troisièmes couteaux les plus valeureux – on se demande quels seront les albums auxquels, dans quelques décennies, les archéologues patentés de la pop décerneront le titre de « chefs-d’œuvre méconnus » de ces premières décennies du nouveau millénaire. On ne pense pas tant aux archéologues amateurs – les authentiques fans, ceux qui valent aujourd’hui aux disques d’Asylum Party comme de Coil de s’échanger à prix d’or – qu’aux prescripteurs les plus officiels, ceux qui se chargent, dans les officines branchées, d’écrire et réécrire l’histoire à grands renforts de superlatifs et de pages de publicité, ceux chez qui une « révélation » chasse l’autre, semaine après semaine. Quels albums seront réévalués après que le temps aura fait son œuvre en même temps qu’affiné nos oreilles (comme peuvent l’être les œuvres de certains cinéastes jadis considérés au mieux avec condescendance, tandis que d’autres, comme en répercussion, se voient brutalement dévalorisés par ceux-là mêmes qui les avaient portés au pinacle) ? Quels seront par exemple les « 10 trésors secrets des ’10’s » qui tôt ou tard auront l’heur d’être, pour quelques temps du moins, adoubés par les branchés, qui se détacheront de la masse in/protéiforme de toutes ces musiques virtuellement disponibles ? Ceux dont l’histoire retiendra les noms, au moins pour quelques générations ? Dans le domaine de la pop music, où la démocratisation des outils de production a naturellement démultiplié cette dernière, la question se pose avec plus d’acuité encore que pour tout autre domaine artistique, et en même temps avec un enjeu moindre, si l’on se dit que la péremption, l’éphémère, les amnésies générationnelles successives sont consubstantielles au fonctionnement de la pop.)

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Branché ou pas, pour ma part, j’espère de tout cœur que le temps permettra de donner une seconde chance à Alloy, second opus des Danois de Silo, paru en avril 2001 sur Swim~, le label de Colin Newman (Wire). Cet album en effet s’affirme chaque jour davantage comme l’une des réussites musicales les plus totales de la décennie 2000. Dans Octopus, je l’avais dépeint à l’époque (on peut lire cette chronique plus bas sur ce blog) comme le produit d’une jam session entre le Cure période « glacée » (celle de Carnage Visors) et l’Autechre période « pop » (celle d’Amber), et cette formule, pour être lapidaire, continue de m’apparaître comme une définition pertinente de cette musique à la fois profondément radicale et complètement entêtante. « J’aime la musique qui m’affecte de la même manière que l’architecture, c’est-à-dire qui me donne un sentiment d’espace », expliquait alors Frederik Amitzbøll, porte-parole (et guitariste) du trio. Puissante et minimaliste, prenante et monolithique, confondante de grâce et d’intelligence, la musique selon Silo se rapprocherait dans ce cas certainement de l’architecture d’un Peter Zumthor. Elle était le fruit d’un patient travail sur ordinateur systématisant l’usage de la boucle à tous les instruments : batterie (dont les patterns, suivant des métriques généralement impaires, servent de base aux morceaux du groupe), guitare, basse (plus quelques claviers et voix parcimonieux). Cette musique avait en tout cas été une révélation pour Colin Newman, qui modifia en profondeur sa vision de la production après avoir travaillé sur le premier CD de Silo, Instar, ce dont témoignent tous les disques de Wire produits dans les années 2000.

Du trio en revanche, plus de trace depuis 2001, après quelques rares concerts dans leur pays (en première partie de Godspeed! You Black Emperor et Pole notamment). L’un de ses musiciens s’en était allé ouvrir une ferme mutante dans quelque île de l’océan Indien, les autres terminaient leurs études ; Frederik Amitzbøll a entre-temps lancé la marque de A1JdfMjZGoL._SL1500_prêt-à-porter Uncommon Creatures, le batteur Søren Dahlgaard est devenu peintre ; voilà pour le storytelling. Et l’on s’était presque fait à l’idée de leur disparition musicale quand au printemps 2014, en catimini, nous parvenait un nouvel et troisième album de Silo, Work, paru sur un label nommé Novennial Paralysis. Et de nouveau le grand silence médiatique. Des comptes Facebook, Twitter, Soundcloud inactifs depuis un an et demi, de belles photos de presse jamais parues dans nul magazine. Et de nouveau un album qui semble bien parti pour postuler, comme Alloy à la décennie précédente, à tous les futurs « tops 10 des trésors méconnus des 10’s » dont on ne manquera pas, tôt ou tard, de nous abreuver. Si les musiciens de Silo avaient voulu emprunter son titre à l’œuvre du plus fameux de leurs compatriotes philosophes, ce disque se serait appelé La Reprise.

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Le mur du (vieux) çon #3 : L’ivre des sons

16 septembre 2015 § Poster un commentaire

 mouvement_78(La chronique ci-dessous a paru dans le numéro 78 juillet-août 2015 de la revue Mouvement.)

Composé entre 1979 et 1982, le cycle pour piano Das Buch der Klänge («  Le Livre des sons ») – la musique du film Notre musique de Godard – impose l’Allemand Hans Otte comme l’improbable chaînon manquant entre Paul Hindemith et Terry Riley. De jour en jour, ce recueil s’affirme comme un sommet de la littérature pianistique de l’après-guerre.

C’est l’un des fardeaux du métier de critique musical : être obligé d’écrire sur les disques « à chaud », au moment de leur sortie (et même, pour les plus branchés, avant celle-ci). D’accord, l’enthousiasme, l’ivresse de l’instant, consubstantiels à l’expérience musicale, sont parfois les meilleures armes pour parler d’un album. Mais pour combien d’autres le temps ne s’est-il révélé finalement le plus irremplaçable des alliés, qui permet de se familiariser sur la longueur avec une œuvre, d’observer comment peu à peu celle-ci prend place dans son quotidien, de découvrir aussi toutes ces autres musiques qui en forment le contexte, ou le paratexte ? Si j’étais sentencieux, je m’appesantirais sur la déshérence d’une presse assujettie au culte du marketing ; sur la manière dont le gimmick de la nouveauté permanente, à grands coups de superlatifs et de slogans définitifs (« le disque de l’année », « la révélation de la semaine », « un sommet de la littérature pianistique de l’après-guerre », etc.), tourne partout en rotation lourde, des colonnes de l’hebdomadaire le plus trash à celles du webzine le plus branché (et vice-versa). Mais nul besoin de s’appesantir, puisque c’est d’impondérable qu’il est ici question.

OtteEt plus particulièrement de ce CD publié en 1999 par ECM que j’avais à l’époque recensé (en lui attribuant la note superlative) dans le mensuel Classica, puis dans Octopus : Das Buch der Klänge, cycle pour piano de Hans Otte (1926-2007), dont cette première parution en CD(1) était le fait de l’admirable Herbert Henck. A l’époque, dans la chronique certes dithyrambique mais un rien impersonnelle (pour ne pas dire pédante) que j’en avais livrée, j’étais loin de soupçonner la place que ce disque, et cette œuvre, allaient en venir à occuper dans ma vie. Œuvre il est vrai éminemment difficile à décrire – est-ce un hasard si Jean-Luc Godard l’a choisie pour en faire la bande-son de Notre musique ? –, signée d’un compositeur dont j’ignorais tout avant d’ouvrir ce « Livre des sons ». Né en Silésie (dans l’actuelle Pologne) et enrôlé de force durant la guerre, élève du pianiste Walter Gieseking et du compositeur Paul Hindemith, représentants de la grande tradition allemande, formé outre-Rhin, mais aussi à Sienne et à Yale, Hans Otte fut moins connu de son vivant comme artiste (son catalogue compte pourtant une centaine d’opus, dont de nombreuses installations sonores) que comme « producteur » et programmateur. Directeur artistique de la Radio de Brême de 1959 à 1984, il initia notamment la biennale pro musica nova, dans le cadre de laquelle il allait se faire l’un des principaux passeurs de la musique des minimalistes américains, de John Cage à Terry Riley, en passant par David Tudor et La Monte Young (tout en payant par ailleurs son tribut à la toute-puissante avant-garde adorno-sérielle de l’époque).

C’est précisément la force singulière de ce Buch der Klänge que de se situer au confluent de ces influences : la tradition européenne d’une part – ces merveilleuses harmonies héritières, au moins autant que de Schubert ou Chopin, des plus riches heures de la musique française (Debussy, Ravel, Satie), entrecroisant le majeur et le mineur pour pousser la tonalité dans ses retranchements les plus troublants –, la modernité américaine de l’autre – ces structures répétitives, ce jeu gourmand avec le spectre sonore, ces accords et ces échos qui, magnifiant toute la palette sonore de l’instrument, semblent faire des ronds dans le silence. Douze chapitres sans titres, formant un cycle de près de 80 minutes de musique d’une rare complétude, transportent l’auditeur à travers une hypnotique succession de paysages sonores à la fois hiératiques et fluides. Alternant des mouvements rapides avec des successions de plages plus statiques, ils semblent couler de source tout en procédant d’une architecture rigoureuse – le chapitre VI central étant une pure ligne mélodique que seuls animent les jeux de pédales et de résonance.

Das Buch der Klänge est une œuvre mystique, invitation à rechercher à travers les sons, et en soi-même, « le secret de toute vie », ainsi que l’écrit Hans Otte dans sa dédicace. C’est plus encore une œuvre magique, par les richesses inépuisables qu’elle laisse filtrer à chaque écoute, faisant de l’auditeur « le partenaire du son et du silence ». C’est, enfin, une œuvre unique, profondément personnelle en dépit de la variété de ses influences. « On avait l’impression qu’il avait toujours joué cette œuvre, ce qui, naturellement, était la vérité », écrivait Tom Johnson dans le Village Voice à l’issue de la création de la partition à Metz, en 1982. Plus le temps passe, et plus je reviens fréquemment à ce Livre, comme si je l’avais toujours écouté.

David Sanson

1. Un premier enregistrement discographique avait paru en vinyle en 1984, interprété par le compositeur lui-même, chez Kuckuck, obscur label new age allemand. Celestial Harmonies l’a réédité à l’occasion des 80 ans de Hans Otte sous forme d’un double CD regroupant son Stundenbach (« Livre d’heures ») et la pièce Face-à-Face. Le pianiste néerlandais Ralph van Raat en a également gravé en 2011 une belle lecture pour Naxos.

La peinture du dimanche #132 : Ivan Seal

31 mai 2015 § Poster un commentaire

ivan Seal, Cloccucuttonia (huile sur toile, 2011).

+ Ivan Seal
(Le peintre anglais Ivan Seal est celui à qui l’on doit la belle pochette du non moins bel album de Leyland Kirby,
We Drink To Forget The Coming Storm.)

Où suis-je ?

Catégorie Less is more (minimalism galore) sur "What you give is yours, what you retain is lost forever." (Armenian proverb).

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