Artistes 2.0

2 mars 2017 § Poster un commentaire

couv-revue-des-2-mondes(L’article ci-dessous a paru dans le numéro de janvier 2013 de la Revue des deux mondes, dans le cadre d’un dossier intitulé « La vie numérique ».)

En 2008, prenant appui sur ce qu’André Malraux appelait, dans Les Voix du silence, l’« art d’assouvissement » (« Ce qui naît là où les valeurs meurent, et qui ne les remplace pas… »), le cinéaste Chris Marker prophétisait, dans l’un de ses très rares entretiens : « La difficulté des temps est qu’avant d’apporter des idées nouvelles il faudrait détruire tous les simulacres que le siècle, et son instrument favori, la TV, génèrent à la place de ce qui a disparu. C’est pourquoi je suis passionné par toute cette nouvelle grille d’informations, Internet, blogs, etc. Avec ses inévitables scories. Mais une nouvelle culture naîtra de là. » (1) Disparu le 29 juillet dernier, le jour de ses 91 ans, Chris Marker, l’une des figures artistiques majeures de ces soixante dernières années, avait trouvé dans la technologie numérique la source d’une nouvelle jeunesse : grâce à Second Life, il pouvait faire fructifier cet art de l’absence qu’il n’avait cessé de cultiver depuis ses débuts sous pseudonyme ; sur YouTube, mettre en accès libre des films que la démocratisation des moyens de production lui permettait de tourner tout seul, « sans aucun appui ni intervention extérieurs »…

On peut ne pas partager cet enthousiasme. Force est de reconnaître, en vérité, que l’on n’a guère le choix ; qu’on le veuille ou non, la révolution numérique est en marche, inéluctable et, sans doute, brutale, dont la révolution industrielle du milieu du XIXe siècle risque fort de n’apparaître bientôt que comme une timide secousse avant-coureuse. Elle constitue, comme l’a rappelé Michel Serres, une mutation anthropologique majeure. Et l’on peut bien ne souscrire ni à sa vision d’un « optimisme de combat », ni à la croyance en un quelconque déterminisme technologique, se défier de l’angélisme autant que du cynisme : mieux vaut, bon an mal an, tâcher de s’en réjouir, et d’imaginer quelle « nouvelle culture » pourrait, un jour prochain, en sortir.

Initialement, le présent article devait porter exclusivement sur la musique. Il nous a ainsi paru plus intéressant de prendre appui sur celle-ci – certainement la forme artistique ayant été le plus précocement (et le plus violemment) exposée aux nouveaux paradigmes nés de l’avènement du numérique – pour évoquer quelques-uns des bouleversements qui sont en passe de s’opérer dans le champ de l’art et de la culture – en particulier dans le domaine du spectacle vivant –, au plan sociologique plutôt qu’esthétique. Des bouleversements qui, comme on va le voir, amènent à repenser de fond en comble les repères établis et les marqueurs traditionnels, remettant en question, et en jeu, à travers les nouvelles modalités de la création contemporaine, les sacro-saintes notions d’« œuvre », d’« auteur », de « création ». Des bouleversements qui, pour peu que chacun y mette du sien, pourraient ainsi redonner toute sa noblesse, sa portée politique, au terme de « révolution ». « Lire la suite »

Professor, Premier amour…

10 décembre 2012 § Poster un commentaire

Professor

Professor, de Maud Le Pladec, est la fascinante interprétation chorégraphique d’une musique qui ne l’est pas moins : Professor Bad Trip, le chef-d’œuvre de Fausto Romitelli (1963-2004), sur lequel intervient en live le guitariste Tom Pauwels, d’Ictus. Elle est présentée (ainsi que Poetry, seconde pièce de Maud Le Pladec, toujours sur une musique de Romitelli) au Nouveau Théâtre de Montreuil jusqu’au 18 décembre. Je ne saurais que trop vous encourager à y aller, en attendant le retour de mes chouchous de Neuer Tanz au Théâtre de la Ville.

Et, pendant que j’y suis, une autre bien belle chose que l’on peut voir sur scène à Paris ces temps-ci : Sami Frey, dans le charmant « écrin » (la métaphore est galvaudée, c’est pourtant celle qui convient) du Théâtre de l’Atelier, disant merveilleusement ce merveilleux texte de Samuel Beckett appelé Premier amour. J’ai trouvé ce « spectacle » bouleversant… A faire suivre logiquement par  la Clôture de l’amour selon Pascal Rambert, reprise la semaine prochaine au Centre Pompidou ?

Seul regret : que l’on n’ait plus (pour l’instant) l’occasion de voir Petit Eyolf, la pièce d’Ibsen revisitée par le metteur en scène franco-norvégien Jonathan Chatel. J’ai assisté à cette création au Théâtre de Vanves fin novembre et j’ai eu les larmes aux yeux durant presque toute la représentation, devant tant de justesse et de tenue confondantes… Jean-Pierre Thibaudaut en parle bien sur son blog.

Avec tout ça, aura-t-on le temps d’aller voir Je suis un metteur en scène japonais, de Fanny de Chaillé, au Théâtre de la Cité Internationale ? Pour rester en enfance, je recommande en tout cas la reprise d’un magnifique diptyque au Palais Garnier, du 23 janvier au 13 février : L’Enfant et les sortilèges de Ravel (ah, le « Adieux pastourelles»…), couplé avec une autre ouvrage rare, bref et précieux, Le Nain de Zemlinsky, d’après un conte (cruel) d’Oscar Wilde. S’il n’y avait qu’une seule chose à voir à l’Opéra de Paris cette saison…

Une rencontre avec Meredith Monk

26 décembre 2010 § 1 commentaire

(Ceci est la transcription de mon entretien avec Meredith Monk, réalisé en juin dernier à Vincennes, et qui a servi de base à un article, « Magie ancienne », paru dans le numéro 58 de la revue Mouvement – janvier-mars 2011.)

Intrinsèquement musicale, se servant de la voix pour réveiller des énergies originelles, l’œuvre de Meredith Monk est d’une beauté aussi bouleversante que singulière, et fragile. Comme en témoigne son rayonnement sur de multiples artistes (de Steve Reich à Bruce Naumann, de Jean-Luc Godard à Björk), son art est avant tout source d’inspiration. Rencontre rare.


Biographie / Meredith Monk naît en 1942 à New York. Sa mère est chanteuse professionnelle (notamment pour les publicités à la radio), ses grands-parents, nés en Pologne, également musiciens (son grand-père chante dans les synagogues). Très tôt formée au piano et au solfège, elle étudie la danse, le théâtre et le chant au Sarah Lawrence College de New York jusqu’en 1964. Parallèlement, elle est membre du Judson Dance Theater à New York, et réalise ses premières compositions et performances, notamment avec Trisha Brown et Yvone Rainer. En 1968, elle fonde sa compagnie, The House, et dix ans plus tard le Meredith Monk Vocal Ensemble (qui compte aujourd’hui six chanteurs et six instrumentistes). Avec ces collectifs, elle développe une démarche artistique qui englobe et souvent entrecroise musique, chant, théâtre, opéra (ATLAS, 1991), performance, interventions in situ, installations, vidéo, cinéma (Book of Days, 1988). Une démarche dont la colonne vertébrale demeure la musique, et en particulier la voix : Meredith Monk est célèbre pour ses innovations en matière de techniques de jeu étendues, qui lui assignent une place à part dans le courant répétitif américain. En témoignent ses nombreuses compositions, en particulier vocales, depuis quatre décennies, dont la plupart ont été enregistrées pour le label ECM : citons Dolmen Music (1981), Turtle Dreams (1983), Volcano Songs (1997), impermanence (2007). Ces dernières années, Meredith Monk a élargi son œuvre instrumentale, composant notamment un premier quatuor à cordes, Stringsongs (2005), une pièce pour deux voix, chœur et orchestre de chambre (WEAVE, 2009), une performance pour ensemble vocal et quatuor à cordes (Songs of Ascension, 2010). Sa prochaine création, une pièce multimédia inpirée de poèmes de Gary Snyder, et intitulée On Behalf of Nature, est prévue pour 2012.


Cet après-midi-là, il y avait partout des chants d’oiseaux dans les feuillages  de la Cartoucherie. De la fenêtre d’un studio de danse s’échappaient des clameurs, des claquements de talons et de mains. On pousse la porte, on se tapit dans un coin, on observe ce qui se joue sous nos yeux : pour l’avant-dernière journée du workshop qu’elle dirige ici, Meredith Monk a choisi de faire travailler à ses élèves son Panda Chant de 1984. Une ritournelle d’à peine deux minutes qui, derrière son apparente simplicité, est en fait d’une complexité redoutable, tout en syncopes et ruptures rythmiques. A voir ces corps aller et venir, se croiser ou s’immobiliser, tapant dans leur mains tout en scandant les deux mêmes syllabes : « Pan-da, pan-da, pan-da… », on croirait assister à quelque cérémonie tribale, à une transe rituelle où les chamanes porteraient survêtement. Reviennent en mémoire ces mots de Meredith Monk au cinéaste Peter Greenaway, dans le documentaire que celui-ci lui consacrait en 1983 : « J’ai toujours aimé les solos, et cela me touche toujours profondément d’écouter un soliste, car c’est l’expression la plus pure de la personnalité de l’artiste. Mais c’est beaucoup plus amusant d’être en groupe. »(1) Plus de 25 ans après, ce plaisir reste palpable, et communicatif. Et de tout cela il se dégage avant tout de l’énergie, et de la joie.

L’énergie, la joie irradient de toute la présence de Meredith Monk, et lui confèrent une rare et lumineuse aura. Lorsqu’elle vient s’asseoir à une table sous les frondaisons mélodieuses, on a du mal à se convaincre que la femme qui nous fait face fêtera l’an prochain ses 70 ans. Avec ses traits fins et anguleux , son léger strabisme et son sourire récurrent, elle semble n’avoir guère pris une ride par rapport aux images de 1983. Seule sa voix – cette voix dont tout le reste découle – semble avoir changé, un peu plus douce, d’une détermination un peu plus paisible que naguère. C’est sans doute ce que l’on appelle la sérénité. Musicienne de tradition orale, au parcours bien peu académique, Meredith Monk est-elle une musicienne « savante » ? Elle est en tout cas une musicienne sage, comme tous ces artistes qui ont trouvé leur voix, qui suivent obstinément leur chemin, aussi insensibles à l’obscurantisme des chapelles qu’aux aveuglements de l’ego. Consonante, pulsée, répétitive, sa musique a cependant plus à voir avec celle d’Arvo Pärt, de Stephan Micus, de Björk (laquelle a fréquemment repris sa Gotham Lullaby sur scène) ou Antony Hegarty, ou, pour rester outre-Atlantique, avec celles de tous ces mavericks de la musique américaine qu’elle révère (à commencer par Henry Cowell), qu’avec les œuvres de ses amis Steve Reich ou Philip Glass, qui ont avec elle, et parfois grâce à elle, forgé l’idiome minimaliste.

Dans le cas de Meredith Monk, la langue française est commode, et singulièrement parlante, dans laquelle « voix » et « voie » sont homonymes. Articulée au mouvement d’un corps dont elle permet de libérer toute la souplesse, la voix est en effet à la base de sa musique, envisagée comme un puissant moyen d’arraisonner le cours du temps, de le déjouer pour mieux se fondre en lui ; une arche ou un pont menant l’interprète comme l’auditeur à d’autres énergies, enfouies, enfuies, ancestrales. Ses pièces sont avant tout des chansons, au sens le plus folklorique du terme : sa musique s’enracine dans une foule de traditions immémoriales – occidentales, mais plus encore africaines, orientales, juives. Si le mot d’« archéologie » revient si souvent dans sa bouche, c’est peut-être parce que son œuvre manifeste une singulière prescience du temps(2), qui entreprend d’exhumer une mémoire refoulée, de raviver le souvenir (et la flamme) d’époques plus anciennes, dans lesquelles la musique, ancrée dans le quotidien, faisait directement le lien avec l’être. De là sans doute la vénération sans bornes qu’elle voue à un Béla Bartók – qui recueillit et transcrivit quelque 10 000 chants populaires slovaques, roumains ou hongrois. De là aussi ce sentiment, à l’écoute de ses mélodies, d’y entendre autant d’échos de temps pas tout à fait perdus. De communiquer, communier peut-être avec d’autres voix, nomades et familières. Et ainsi de renouer avec certaines harmonies perdues – car sa musique est cela avant tout : harmonieuse.

Elle-même se dit « mystique ». Le mot n’a pas bonne presse dans une France tellement soumise à la bien-pensance cartésienne, et volontiers encline à professer l’intégrisme laïc. Il désigne peut-être pourtant ce en quoi Meredith Monk se rattache si profondément à l’esprit du minimalisme ; et combien son œuvre, qui redonne tout son sens, son charme vertueux et imprévisible, à l’écoute, parvient à faire fructifier l’un des acquis les plus fondamentaux de cette musique qui s’inspirait autant du plain-chant médiéval que des musiques de transes africaines. L’œuvre de Meredith Monk est, littéralement, une œuvre de bienfaisance.

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Neuer Tanz à la MC93 de Bobigny, 13/05/2009

13 mai 2009 § 1 commentaire

… im linken Rückspiegel auf dem Parkplatz von Woolworth, « … dans le rétroviseur gauche sur le parking de Woolworth » : on ne peut que s’étonner du choix de ne pas traduire, sur les programmes, le titre du dernier spectacle de la compagnie de danse Neuer Tanz, réservant sa compréhension aux seuls germanophones (ou curieux) : faut-il y voir une volonté de distanciation, une autre manifestation de ce « second degré » aux limites du cynisme que certains ont cru percevoir sur scène, faisant écho aux propos entre lard et cochon de VA Wölfl, l’architecte-gourou de cette compagnie de danse (lui-même est à l’origine plasticien, ancien élève du Viennois Kokoschka) basée à Düsseldorf ? En tout état de cause, ce titre constitue bel et bien la plus simple et la plus évidente des portes d’entrée dans un spectacle qui, dès lors, s’avère en tout point splendide.

Le rétroviseur gauche, c’est celui dans lequel le passager – si l’on se trouve aux Etats-Unis, ce que l’on peut supposer en l’occurrence – de quelque voiture garée sur le parking d’un supermarché, homme ou femme, abîmerait son regard pour tromper son attente. On pourrait imaginer que pour égayer un peu ce sinistre décor, il aurait allumé la radio. Et c’est alors que le spectacle commence.

Tromper son attente : ce pourrait être le mot d’ordre de cette heure et demie dans laquelle le temps s’étire à la mesure des mouvements des danseurs. Mouvements d’apparence simples, anodins, et de toute façon quasi imperceptibles, réitérés lentement jusqu’à la saturation, jusqu’aux limites du supportable (c’est-à-dire, pour le spectateur parisien assis dans son fauteuil, de l’ennui). Danseurs qui interprètent sur scène des chanteurs et des musiciens – mimant impeccablement, impassiblement et admirablement les membres d’un groupe pop avec tous les stéréotypes, les clichés et les poses d’usage auxquels nous ont accoutumés les émissions de télévision (en l’occurrence, on pourrait se croire  sur le plateau de l’émission britannique Top Of The Pops). Des danseurs qui ici, avant tout, surtout, et presque miraculeusement, sont véritablement chanteurs et musiciens.

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