Le mur du (vieux) çon #11 : Cygnes du temps

cover-mouvement-86(La chronique ci-dessous est la version étendue de celle publiée dans le numéro 86 novembre-décembre 2016, encore en kiosque de la revue Mouvement.)

Avec The Glowing Man, Michael Gira annonce pour la deuxième fois la fin de son groupe, Swans, dont les disques et les concerts à la puissante incandescente semblent incarner l’essence du rock. Chronique d’anciens combattants.

Ce fut – si l’on excepte un vague entretien réalisé, un magnétophone double cassette XXL sur les genoux, à l’issue d’un concert de Karl Biscuit, au Printemps de Bourges 1986 – la toute première interview de ma « carrière ». Réalisée le 25 février 1997 pour le compte du fanzine Octopus (dans lequel elle ne devait en fin de compte jamais paraître), celle-ci eut pour cadre le Moriztbastei, un ancien bastion militaire du prince Maurice de Saxe, qui était devenu l’une des principales salles rock de Leipzig (ex-RDA), où je vivais alors. Un cadre finalement idéal pour entendre Michael Gira – déjà la terreur des journalistes, dont les Swans déjà faisaient souffler sur les salles de concert un tonnerre guerrier, une tornade conquérante – expliquer pourquoi cette tournée serait la dernière de son groupe, plus de quinze ans après l’apparition de celui-ci, aux côtés de Sonic Youth, sur la scène noise new-yorkaise.

Après avoir publié, en 1994, ce qui reste selon moi leur album le plus parfait (The Great Annihilator), les Swans venaient de sortir Soundtracks for the Blind. Ce premier double CD – un format qu’ils ont adopté pour toutes leurs productions récentes –, chef-d’œuvre lynchien faisant alterner jusqu’à la saturation les morceaux fleuves aux allures quasi wagnériennes (selon un système de progression dont Godspeed You! Black Emperor se souviendrait) et des formats plus court, était donc aussi leur chant du cygne (1).
« Je ne pense pas du tout que ma décision de mettre fin aux Swans soit une bonne chose,
nous déclara ce soir-là Michael Gira (Stetson sur le crâne, cigare aux lèvres, James Ellroy meets Joseph Beuys, hautain mais affable), sur fond de concert de Pan Sonic (qui s’appelait encore Panasonic et faisait alors la première partie du groupe), mais je pense qu’elle était inévitable. Même si nous avons travaillé pendant quinze ans avec les Swans, les choses ont toujours été épuisantes, usantes, ingrates. D’un côté, je suis soulagé à l’idée d’être bientôt déchargé de ce fardeau, et de l’autre je trouve ça triste, car j’aime la musique des Swans. Mais la chose est sans espoir et c’est pourquoi j’arrête. Pour faire d’autres choses, qui seront probablement tout autant sans espoir (rires)… Etant donnés le contexte des Swans et la façon dont le groupe est perçu par le public (si tant est qu’il soit seulement perçu), étant donné aussi mon propre état d’esprit – je travaille avec les Swans depuis si longtemps ! –, il était préférable de tout laisser tomber. »
Puis les
Swans, dont faisait encore partie Jarboe (la compagne et alter ego de Gira, celle sans laquelle la mue décisive des Swans vers le folk « gothique » ne serait sans doute jamais advenue), avaient ce soir-là livré un concert magistral, tonitruant, tendu et orgasmique, l’une de ces performances (bannir ici l’emploi du mot « prestation »), parmi les rares qui semblent donner accès (et sens) à ce qu’on peut appeler à l’essence du rock, dont ils sont, aujourd’hui encore, coutumiers.

« Aujourd’hui encore », oui, car 13 ans après cette soirée, en 2010, Michael Gira, contre toute attente, après diverses escapades qui, ainsi qu’il le prophétisait, s’étaient avérées également «  sans espoir » (espoir d’être reconnu pour ce qu’il est : un songwriter et un chanteur de la trempe des plus grands : les Scott Walker, Leonard Cohen et autre Nick Cave), Michael Gira, donc, redonnait vie aux Swans. Et, en reprenant les choses là où Soundtracks for the Blind les avait laissées, il a depuis réussi, contre toute attente, à conquérir cette audience dont il se plaignait naguère de ne pouvoir jouir.

Il est vrai que le « contexte », comme il disait, est différent. Si les Swans recueillent aujourd’hui l’adhésion, c’est que l’ère du story-telling tout-puissant sied bien à l’orageuse destinée du groupe et de son leader (la jeunesse de Michael Gira vaudrait à elle seule un biopic (2)). C’est aussi qu’ils sont les uniques survivants d’une époque mythique, dont même les plus vaillants représentants (Sonic Youth) ont jeté l’éponge – et des survivants dont l’énergie, surtout, semble n’avoir nullement été érodée par le temps, qui en remontrent toujours à bien des revivalists actuels. C’est surtout que les Swans, sur disque comme sur scène, semblent incarner, avec une puissance dont la plupart des formations contemporaines semblent dépourvues, le rock dans toute sa quintessence, et son incandescence.

Aujourd’hui, fin 2016 donc, vingt ans après Soundtracks for the Blind, les Swans publient avec The Glowing Man un double-CD dont Michael Gira annonce qu’il marque la fin des Swans en leur état actuel. Un album reprenant encore cette alternance de longues chevauchées walkyriennes et de chansons aux dimensions plus « commerciales », dont l’hallucinant premier morceau, Cloud of Forgetting, s’achève sur ces mots qui sonnent comme la plainte d’un muezzin (du haut de quelque cheminée d’usine) : « I’m blind, I’m blind… »
Jamais Gira ne semble d’ailleurs avoir aussi bien chanté que sur cet album ensorcelant, cathartique et chamanique, ouragan sonique prodigue en morceaux de bravoure (
Frankie M, ou encore la tornade qui emporte le morceau-titre en son milieu), en drones de guitare et même en voix féminines (Jennifer Gira), et qui s’achève par un sublime morceau sobrement intitulé « Finally peace. », point final compris. Un album qui démontre, enfin, combien les Swans, qu’ils soient morts ou vifs, auront marqué l’histoire du rock d’une empreinte indélébile. Sans doute parce que leur musique, miroir autant qu’exhutoire, est l’une de celles qui traduisent le plus exactement, et le plus violemment, ce temps nerveux, ce temps orageux qui est le nôtre. Même s’ils sont branchés, les Swans ne seront jamais has been.

David Sanson

> Swans, The Glowing Man, 2 CD Young God Records.
En concert (avec Anna von Hauswolff) à Paris, Le Trabendo, 9 novembre 2016.

1. Soundtracks for The Blind m’a d’ailleurs inspiré un long texte, commandé par Pierre Beloüin pour un numéro spécial de la revue Livraison, que l’on peut télécharger plus bas sur ce blog.

2. Voir la longue bio publiée sur le site de son label, Young God Records.

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