Le mur du (vieux) çon #10 : Sous le soleil de Satie

couv-mouvement-85(La chronique ci-dessous a paru dans le numéro 85 septembre-octobre 2016 de la revue Mouvement, dans une version légèrement raccourcie. Mon seul regret concerne son titre un tantinet facile avec le recul, et quitte à faire un jeu de mots, je l’aurais volontiers intitulée : « L’hommage manquant ».)

Les célébrations de l’anniversaire d’Erik Satie (comme de Moondog) ne devraient pas éclipser la figure d’un autre avant-gardiste notoire, mort il y a à peine plus d’un demi-siècle : l’Américain Henry Cowell, père du cluster, du piano préparé ou de la boîte à rythmes, chaînon manquant entre Béla Bartók et Burt Bacharach.

En 2016, on fête en grande pompe le 150e anniversaire d’Erik Satie (et, dans une moindre mesure, le centenaire de Moondog). Ces célébrations ne rendent que plus aveuglante l’absence totale d’hommage ayant entouré, l’an dernier en France (on ignore ce qu’il en a été outre-Atlantique), un autre astre singulier de la musique moderne : je veux parler de l’Américain Henry Cowell, dont il aurait fallu commémorer, en décembre dernier, le cinquantenaire de la disparition. Par son œuvre protéiforme, radicale et visionnaire, comme par sa biographie rocambolesque, Henry Dixon Cowell, né en Californie en 1897 dans une famille d’écrivains bohèmes – fils d’un immigré irlandais et d’une féministe avant la lettre –, et mort dans l’Etat de New York (en 1965 donc), a pourtant tout pour entrer lui aussi au panthéon de ces mavericks qui ont écrit le XXe siècle musical.

Même si leur apport à la musique, en termes musicaux aussi bien qu’esthétiques, est incommensurable, Erik Satie comme Moondog restent à maints égards des originaux : des compositeurs sans réelle descendance, dont l’œuvre peut faire figure de american_mavericks_cowell_piano_performance_photohapax. Henry Cowell quant à lui, pour être singulier, fut également un musicien séminal, si l’on songe au nombre des innovations dont il faut le créditer. Dès 1916 par exemple, avec sa pièce Dynamic Motion pour piano, il explore la technique des clusters, ces « grappes » de notes devenues l’une des signatures de la modernité musicale occidentale. Deux ans auparavant, avec Anger Dance, il avait signé ce qui constitue, selon certains exégètes, l’une des premières occurrences de la musique répétitive américaine. En 1923 encore, quinze ans avant John Cage, il invente avec Aeolian Harp le principe du piano préparé (il parle alors de « string piano »)… Passionné par le rythme, Cowell sera aussi à l’origine en 1930 de la première boîte à rythmes de l’histoire : le Rhythmicon – dit aussi Polyrhythmophone –, dont il passe commande à Leon Theremin, et qui, dans les années 1960, fera la joie du producteur pop Joe Meek. Cette même décennie 1930 le verra par ailleurs se plonger dans la musique aléatoire…

Fasciné par l’atonalité, la polytonalité, la polyrythmie, féru d’organologie et de défis techniques, Henry Cowell a bien mérité son brevet d’avant-gardisme, auxquels il s’emploie au cours des années 1920 à donner une traduction théorique avec l’ouvrage New Musical Resources. Mais s’il est une figure clé de la passionnante genèse de la musique américaine, c’est surtout parce qu’il fut bien davantage que seulement compositeur, pianiste ou même théoricien : il fut aussi un formidable passeur, tout à la fois organisateur de concerts (via la New Music Society, qu’il fonde en 1925 et où l’on joue la musique de ses amis « ultra-modernistes » tels qu’Edgard Varèse, Ruth Crawford ou George Antheil), éditeur (sa revue New Music, créée en 1925, joua un rôle crucial dans la découverte de l’un des géants de la musique américaine : Charles Ives) ou encore conseiller artistique (notamment pour l’essentielle collection Folkways Records, créée en 1948 par le Smithsonian Institute afin de documenter ce que l’on appelle aujourd’hui les « musiques du monde »). En 1928, avec Varese, le Mexicain Carlos Chávez et quelques autres, il fonde la Pan-American Association of Composers, destinée à rassembler les musiciens des deux continents… Un artiste complet, c’est-à-dire un humaniste.

La vie de Cowell, où la bohème californienne côtoie les communautés théosophiques, où l’on croise aussi bien Béla Bartók que Burt Bacharach (qui fut son élève), est à l’aune de cette œuvre placée sous le sceau de la curiosité. Avec toutefois, en son milieu, une béance : impliqué dans une affaire de mœurs, Henry Cowell sera en 1936 condamné à dix ans de prison pour « homosexualité ». S’il n’en passera que quatre derrière les barreaux, poursuivant avec ses codétenus son entreprise de passeur, et s’il continuera ensuite à enrichir brillamment son catalogue, cette épreuve le marquera à jamais. Elle ne rend que plus instante la nécessité de ne pas oublier son nom, et surtout de redécouvrir son œuvre.

David Sanson

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