L’engagement de la jeunesse

30 novembre 2016 § Poster un commentaire

Eblouissant chef-d’œuvre autant qu’émouvant plaidoyer pacifiste, Owen Windgrave, avant-dernier opéra de Benjamin Britten (1971) adapté d’une nouvelle de Henry James, reste une rareté à la scène. On sait gré aux jeunes artistes de l’Académie de l’Opéra de Paris de lui avoir redonné vie, et voix, avec un admirable engagement.

Ouverte en septembre 2015, l’Académie de l’Opéra national de Paris s’est donné pour objectif d’apporter un soutien à de jeunes artistes en début de carrière : chaque saison, chanteurs, instrumentistes, metteurs en scène, chorégraphes – mais aussi, depuis cette saison, représentants des métiers d’art (costumiers, décorateurs, etc.) – peuvent ainsi s’y former dans des conditions professionnelles de haut niveau, et s’y confronter au public. En attendant, au printemps, une prometteuse version de Bastien et Bastienne de Mozart (première mise en scène de la jeune Mirabelle Ordinaire, dont le nom a des allures de pseudo parfait), ainsi qu’une production des Fêtes d’Hébé, de Rameau, sous la houlette du metteur en scène/chorégraphe Thomas Lebrun, l’Académie a eu le bon goût d’exhumer, du 19 au 28 novembre, une rareté absolue : Owen Windgrave, pénultième opéra de Benjamin Britten (1913-1976).

Opéra de Paris, Bastille, Paris, le 17 novembre 2016.
Un aboutissement

Cela paraît pour le moins difficile à imaginer en 2016, mais cet ouvrage fut commandé et créé… par la télévision ! C’est en effet sur les écrans de la BBC qu’il fut diffusé pour la première fois, en 1971, avant d’être, deux ans plus tard, repris à la scène : une première historique… En 1971, Benjamin Britten est au faîte de sa gloire : il est incontestablement le plus grand compositeur anglais du siècle, l’un des géants de la musique de son temps. Il est aussi au sommet de son art : riche de plus de 80 opus dans tous les répertoires, son catalogue présente la caractéristique de faire la part belle à un genre pourtant mal-aimé de la modernité : l’opéra, dont Britten, avec Peter Grimes, Billy Budd ou Le Tour d’écrou, aura marqué l’histoire récente d’une empreinte inoubliable. Aussi Owen Windgrave, adapté, comme Le Tour d’écrou, d’une nouvelle de Henry James, apparaît-il, selon son biographe Xavier de Gaulle, comme « un aboutissement de son art et de sa pensée. Ce brûlant manifeste pacifiste est la récapitulation de tous les combats antérieurs, comme il l’est aussi de tous les langages utilisés auparavant par le compositeur ».

Pacifiste revendiqué (il s’attira les foudres des patriotes lorsqu’il émigra en 1939, avec son compagnon Peter Pears, aux Etats-Unis, pour manifester son objection de conscience), Benjamin Britten choisit avec cet opéra – alors que la guerre du Vietnam n’en finit pas de faire rage – de mettre une nouvelle fois en œuvre ses convictions. Les thèmes récurrents de l’innocence et de l’injustice affleurent eux aussi au fil de cet ouvrage en deux actes qui conte l’histoire d’Owen, descendant des Windgrave, glorieuse famille qui, depuis d’innombrables générations, s’est illustrée exclusivement sous l’uniforme et sur le champ de bataille. En décidant d’abandonner sa formation militaire et de ne pas faire le choix des armes, le jeune homme va se retrouver en proie à la vindicte familiale, incompris de tous ceux qui l’entourent, y compris Kate, sa fiancée. Celle-ci le mettra finalement au défi de passer la nuit dans une chambre de la demeure familiale que l’on dit hantée depuis que, jadis, un enfant y trouva la mort, brutalisé par son père pour avoir refusé de se battre avec un camarade. Owen Windgrave n’en ressortira pas vivant…

Ce qui intéresse Britten dans l’histoire tragique de cet anti-héros qui pourrait être le grand frère de Billy Budd, ce n’est pas tant sa dimension fantastique qu’une finesse psychologique tout intérieure, et extrêmement moderne. Une finesse à laquelle la partition, d’une sidérante beauté, apporte la plus belle des traductions musicales.

L’évidence du chant

On passera rapidement sur la mise en scène proposée, pour cette production, par l’Irlandais Tom Creed. Certes, le cadre contraint de l’Amphithéâtre de l’Opéra-Bastille limite les effets de machinerie théâtrale et les changements de décor. Quant au livret, quelque peu statique et anti-spectaculaire, il ne laisse guère de place, au fil de ses deux actes, aux péripéties et autres effets dramatiques (il se prêtait sans doute très bien, au contraire, aux effets vidéo et à une adaptation télévisuelle). L’idée de base qui sous-tend l’unique scénographie du spectacle – un gigantesque mur barrant le fond du plateau, prétexte à maintes interprétations symboliques, a fortiori en 2016 – est à la fois simple et efficace, à défaut d’être esthétiquement séduisante. Elle fait oublier quelques coquetteries bien inutiles, comme ce projecteur monté sur un rail en arc-de-cercle, dont les va-et-vient permettent de strier le plateau d’éclairages expressionnistes qui paraissent un peu aléatoires. C’est surtout au jeu des chanteurs-acteurs et à leurs déplacements que s’est attaché le metteur en scène, de manière d’ailleurs tout à fait concluante : outre que ceux-ci sont tout à fait convaincants (et convaincus), il sait aussi parfaitement tirer parti de la salle, où se font la plupart des entrées et des sorties, et exploiter la forme de l’amphithéâtre pour en faire une tribune d’où les personnages vouent le jeune Owen aux gémonies, donnant à l’ensemble la dimension d’une tragédie antique.

Si l’on passe rapidement sur la mise en scène, c’est que la vraie richesse de ce spectacle se situe ailleurs. C’est en effet la musique, avant tout, qui donne tout son poids et son prix à cette fable humaniste. Britten condense en effet la quintessence de son art dans cette partition magistrale et syncrétique – qui fait souvent songer à ses trois merveilleuses « paraboles d’église » composées entre 1964 et 1968 –, où les passages dodécaphoniques se mêlent aux citations de Purcell, parcourue d’un dense réseau de motifs thématiques caractérisant chaque personnage.

Ce qui frappe surtout dans cette partition à la fois rigoureuse et composite, palpitante et bouleversante, c’est d’une part, comme toujours chez Britten, l’évidence du chant, ce sens inné de la mélodie qui vaut à certains airs, comme aux nombreux ensembles, d’atteindre à des sommets d’émotion, notamment à l’acte II. La Ballade des Windgrave qui forme le prologue de celui-ci, et qui renferme le cœur du matériau musical décliné par le compositeur dans le reste de la partition, possède la simplicité, l’immédiateté et la grâce immémoriale d’une mélodie traditionnelle… A cet égard, les jeunes chanteurs de l’Académie se montrent parfaitement à la hauteur de cette musique, il est vrai, hautement gratifiante et très caractérisée, qui permet à chacun des huit rôles de déployer une riche palette d’intonations : aussi bons chanteurs que séduisants comédiens, ils forment une distribution homogène bien que cosmopolite, d’où émerge peut-être la Miss Windgrave de la Franco-Camerounaise Elisabeth Moussous, soprano à l’abattage impressionnant.

Ce qui frappe d’autre part – comme toujours chez Britten là encore –, c’est aussi la magie des alliages de timbres, les sortilèges sonores dont cet Owen Windgrave est prodigue. Dirigé par l’impeccable Stephen Higgins, l’orchestre de chambre disposé dans le public côté cour (dont la section de cordes est issue de l’Académie) prend lui aussi parfaitement la mesure de cette musique virtuose et extrêmement valorisante, qui, comme pour le chant, fait de chaque musicien un véritable soliste. La beauté des vents (cor, flûte, hautbois), les incessants contrastes et les innombrables trouvailles émaillant cette partition tour à tour percussive et méditative, véhémente et recueillie, au diapason des soubresauts du livret, tout cela ne fait que renforcer la force de la parabole.

« Owen Windgrave est un opéra sur une jeune génération qui dit ¨Non !¨ aux idées reçues, aux obligations de tous ordres […] qui rêve d’une autre vie », déclare Tom Creed dans le programme de salle. Incarné par une aussi belle jeunesse, cet Owen Windgrave-là parvient en tout cas très bien à distiller son message : c’est dans la paix que s’éprouve la véritable bravoure.

David Sanson

Owen Windgrave a été présenté du 19 au 28 novembre à l’Amphithéâtre de l’Opéra-Bastille. Photos : (c) Studio j’adore ce que vous faites

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La peinture du dimanche #209 : Eugène Jansson

27 novembre 2016 § Poster un commentaire

Eugène Fredrik Jansson, Dans le crépuscule (huile sur toile, 2009).

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La peinture du dimanche #208 : Guillaume Bresson

20 novembre 2016 § Poster un commentaire

Guillaume Bresson, Sans titre (huile sur panneau de bois, 153 x 198 cm, 2014).

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La peinture du dimanche #207 : Frederic Leighton

13 novembre 2016 § Poster un commentaire

Frederic, baron Leigthon, Crenaia, la nymphe de la rivière Dargle (huile sur toile, 76,8 x 27,2 cm, 1880).

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(Vous l’aurez peut-être noté : j’ai désormais décidé d’inclure les mensurations – des tableaux – dans la présentation de ces peintures dominicales, car cela me semble être un oubli majeur : ainsi seulement peut-on réaliser que cette toile, comme d’ailleurs celle de Canaletto postée la semaine dernière, est de toutes petites dimensions…)

Le mur du (vieux) çon #10 : Sous le soleil de Satie

7 novembre 2016 § Poster un commentaire

couv-mouvement-85(La chronique ci-dessous a paru dans le numéro 85 septembre-octobre 2016 de la revue Mouvement, dans une version légèrement raccourcie. Mon seul regret concerne son titre un tantinet facile avec le recul, et quitte à faire un jeu de mots, je l’aurais volontiers intitulée : « L’hommage manquant ».)

Les célébrations de l’anniversaire d’Erik Satie (comme de Moondog) ne devraient pas éclipser la figure d’un autre avant-gardiste notoire, mort il y a à peine plus d’un demi-siècle : l’Américain Henry Cowell, père du cluster, du piano préparé ou de la boîte à rythmes, chaînon manquant entre Béla Bartók et Burt Bacharach.

En 2016, on fête en grande pompe le 150e anniversaire d’Erik Satie (et, dans une moindre mesure, le centenaire de Moondog). Ces célébrations ne rendent que plus aveuglante l’absence totale d’hommage ayant entouré, l’an dernier en France (on ignore ce qu’il en a été outre-Atlantique), un autre astre singulier de la musique moderne : je veux parler de l’Américain Henry Cowell, dont il aurait fallu commémorer, en décembre dernier, le cinquantenaire de la disparition. Par son œuvre protéiforme, radicale et visionnaire, comme par sa biographie rocambolesque, Henry Dixon Cowell, né en Californie en 1897 dans une famille d’écrivains bohèmes – fils d’un immigré irlandais et d’une féministe avant la lettre –, et mort dans l’Etat de New York (en 1965 donc), a pourtant tout pour entrer lui aussi au panthéon de ces mavericks qui ont écrit le XXe siècle musical.

Même si leur apport à la musique, en termes musicaux aussi bien qu’esthétiques, est incommensurable, Erik Satie comme Moondog restent à maints égards des originaux : des compositeurs sans réelle descendance, dont l’œuvre peut faire figure de american_mavericks_cowell_piano_performance_photohapax. Henry Cowell quant à lui, pour être singulier, fut également un musicien séminal, si l’on songe au nombre des innovations dont il faut le créditer. Dès 1916 par exemple, avec sa pièce Dynamic Motion pour piano, il explore la technique des clusters, ces « grappes » de notes devenues l’une des signatures de la modernité musicale occidentale. Deux ans auparavant, avec Anger Dance, il avait signé ce qui constitue, selon certains exégètes, l’une des premières occurrences de la musique répétitive américaine. En 1923 encore, quinze ans avant John Cage, il invente avec Aeolian Harp le principe du piano préparé (il parle alors de « string piano »)… Passionné par le rythme, Cowell sera aussi à l’origine en 1930 de la première boîte à rythmes de l’histoire : le Rhythmicon – dit aussi Polyrhythmophone –, dont il passe commande à Leon Theremin, et qui, dans les années 1960, fera la joie du producteur pop Joe Meek. Cette même décennie 1930 le verra par ailleurs se plonger dans la musique aléatoire…

Fasciné par l’atonalité, la polytonalité, la polyrythmie, féru d’organologie et de défis techniques, Henry Cowell a bien mérité son brevet d’avant-gardisme, auxquels il s’emploie au cours des années 1920 à donner une traduction théorique avec l’ouvrage New Musical Resources. Mais s’il est une figure clé de la passionnante genèse de la musique américaine, c’est surtout parce qu’il fut bien davantage que seulement compositeur, pianiste ou même théoricien : il fut aussi un formidable passeur, tout à la fois organisateur de concerts (via la New Music Society, qu’il fonde en 1925 et où l’on joue la musique de ses amis « ultra-modernistes » tels qu’Edgard Varèse, Ruth Crawford ou George Antheil), éditeur (sa revue New Music, créée en 1925, joua un rôle crucial dans la découverte de l’un des géants de la musique américaine : Charles Ives) ou encore conseiller artistique (notamment pour l’essentielle collection Folkways Records, créée en 1948 par le Smithsonian Institute afin de documenter ce que l’on appelle aujourd’hui les « musiques du monde »). En 1928, avec Varese, le Mexicain Carlos Chávez et quelques autres, il fonde la Pan-American Association of Composers, destinée à rassembler les musiciens des deux continents… Un artiste complet, c’est-à-dire un humaniste.

La vie de Cowell, où la bohème californienne côtoie les communautés théosophiques, où l’on croise aussi bien Béla Bartók que Burt Bacharach (qui fut son élève), est à l’aune de cette œuvre placée sous le sceau de la curiosité. Avec toutefois, en son milieu, une béance : impliqué dans une affaire de mœurs, Henry Cowell sera en 1936 condamné à dix ans de prison pour « homosexualité ». S’il n’en passera que quatre derrière les barreaux, poursuivant avec ses codétenus son entreprise de passeur, et s’il continuera ensuite à enrichir brillamment son catalogue, cette épreuve le marquera à jamais. Elle ne rend que plus instante la nécessité de ne pas oublier son nom, et surtout de redécouvrir son œuvre.

David Sanson

La peinture du dimanche #206: Canaletto

6 novembre 2016 § Poster un commentaire

Giovanni Antonio Canal, dit Canaletto, Capriccio avec édifices palladiens (huile sur toile, 58 x 82 cm, v. 1756-59).

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Où suis-je ?

Vous consultez les archives de novembre, 2016 à "What you give is yours, what you retain is lost forever." (Armenian proverb).

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