Le mur du (vieux) çon #9 : Le crépuscule au Brésil

mouvement-84(La chronique ci-dessous a paru dans le numéro 84 juillet-août 2016 de la revue Mouvement.)

Edité par Staubgold, Garagem Aurora, nouvel album du duo berlino-brésilien Telebossa, a entre autres mérites celui de ressusciter le doux et divin spectre des mélodies composées par le compositeur Heitor Villa-Lobos il y a près de cent ans.

C’est tout à fait par hasard que le CD Garagem Aurora, nouvelle production du label Staubgold, m’est arrivé entre les oreilles. Plus précisément à la faveur d’une visite à Perpignan, plus précisément encore chez l’improbablement nommé Cougouyou Musique(1), incroyable magasin de disques (vinyles) géré par le si affable Markus Detmer. C’est de Perpignan que celui-ci continue, lorsqu’il n’officie pas également comme DJ sous le nom de Monsieur Croque, de diriger ce label fondé à Cologne puis déménagé à Berlin, au catalogue prodigue en merveilles (To Rococo Rot, Mapstation, Leafcutter John, Paul Wirkus, Ekkehard Ehlers, Kammerflimmer Kollektief… jusqu’aux Flying Lizards), à un rythme, disons, catalan.

Rythme qui convient finalement bien à ce disque, le second signé du nom de Telebossa, lequel dissimule un duo berlinois réunissant le compositeur brésilien Chico Mello et le multi-instrumentiste et arrangeur Nicholas Bussmann. Le premier, par ailleurs musicien « savant » (l’Orchestre Symphonique de Berlin, entre autres, a joué ses œuvres), élève entre autres de Hans Joachim Koellreuter (le maître de Tom Jobim), donne ici de la voix (déchirante), tandis que le second troque souvent son violoncelle pour un piano venant se lover dans des arrangements singulièrement raffinés.

De fait, dès l’écoute liminaire, Garagem Aurora accroche d’emblée l’oreille. Est-ce ce mélange prégnant de savant et de populaire, où l’on croit souvent entendre le meilleur de la pop orchestrale (de Brian Wilson à Jerhek Bischoff – en passant par Van Dyke Parks qui signe ici un arrangement) se marier à l’héritage des compositeurs « classiques » (des modernistes d’avant-guerre aux répétitifs américains) ? Sont-ce le minimalisme de ces vignettes (on pense parfois aux fulgurances de Nick Drake ou des Kings of Convenience), leurs alanguissements électro des plus berlinois, qui les émancipent radicalement du format néo-bossa exploré sur l’opus initial du duo ? Est-ce la douceur manifeste du portugais brésilien, qui vient magnifier des morceaux déjà aussi beaux et délicats que Basta, O Luar ou Quireras, ou la richesse des timbres (vents, cordes, voix) qui s’y mêlent ? Toujours est-il qu’on ne sait pourquoi, la vertu cardinale de ce CD est peut-être d’en ressusciter un autre, plus ancien. Tellement ancien qu’il atteint sur Internet des prix prohibitifs pour un CD. Je veux parler de ce disque, édité en 1992 par Opus 111, qui recueille sous le titre « Views and Miniatures » un florilège de mélodies pour voix et ensemble du Brésilien Heitor Villa-Lobos (1887-1959), interprétées par le ténor Marcel Quillévéré, le pianiste Noel Lee et l’ensemble Erwartung dirigé par Bernard Desgraupes. De la musique de ce compositeur, parmi les plus prolixes de l’histoire de la musique (son œuvre compte plus de 2 000 opus, dont 12 symphonies et 17 quatuors à cordes, et les fameuses Bachianas brasileiras pour piano), ce disque semble synthétiser la quintessentielle beauté. Il est en tout cas, sans nul doute, le seul disque de musique vocale « lyrique » que j’écoute aussi fidèlement.

Comment décrire la grâce, l’évidence qui émanent de ces recueils de Miniaturas, Canções, Epigramas, Historietas ett autres Paisagens datant pour la plupart de l’orée des années 1920, précédant de peu, donc, l’arrivée de Villa-Lobos à Paris (il y vécut de 1923 à 1940) ? Disséquer l’achimie à l’œuvre dans des mélodies telles que Sertão no estio, Cromo n° 2, n° 3, Il Bove (et son violoncelle éploré), Tristeza, Sonho ou Jardim Fanado, dans lesquelles la ligne timide et fière de la voix laisse s’épancher, sur des textures instrumentales d’un raffinement inédit – à la pureté quasi ravélienne, à la pudeur presque romantique (Manha Na Praia) –, des textes d’une si contagieuse mélancolie ? Quel est ce sentiment de tension et de délassement mêlés, né d’une d’une incroyable concentration de moyens (beaucoup de ces « chansons » durent moins d’une minute) et de la langueur du portugais, qui étreint l’auditeur à l’écoute de ces trente-cinq pièces crépusculaires – mais consolantes, euphorisantes et térébrantes comme doit l’être le crépuscule au Brésil ? Comment expliquer ce sentiment de fragilité et de beauté, d’intimité et de vitalité, comment décomposer pareil alliage du vernaculaire et de l’apollinien ? A vous de le dire plutôt. Offrez-vous un moment de grâce : téléchargez ce disque(2).

David Sanson

1. Cougouyou Musique, 15, rue de la Cloche d’Or, 66000 Perpignan. Et aussi : http://www.staubgold.com
2. En cliquant (ne pas hésiter à m’écrire si le lien ne fonctionne plus).

 

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