La disparition (de Michel Butor)

Triste je suis depuis la nuit dernière, lorsque les réseaux sociaux m’ont appris la mort de Michel Butor. Forcément, je ne peux que repenser à ma rencontre avec lui, au début finalement de mon parcours de journaliste, lorsqu’en 1999 j’étais allé l’interviewer pour Classica – sur ses riches rapports à la musique – à L’Ecart, ainsi que s’appelait son chalet de Lucinges, en Haute-Savoie, accueilli à la porte par Marie-Jo, son épouse (elle est morte il y a 5 ans). Une fois n’est pas coutume, j’avais même pris la photo de lui, en gros plan, qui avait accompagné l’article.

J’ai retrouvé cette date de 1999 en reprenant dans ma bibliothèque les quelques lettres manuscrites que nous nous étions échangées alors, comme on s’échangerait aujourd’hui des e-mails, pour préparer (puis poursuivre) notre échange, et en consultant ce cachet de la Poste qui toujours fait foi. Des lettres, ou plutôt, de sa part, des cartes : tous ceux qui ont eu la chance de côtoyer Michel Butor ont également eu celle de recevoir, de lui qui ne prisait encore ni les échanges numériques, ni le téléphone, un collage spécialement réalisé de sa main, toujours unique (« exclusif », diraient les journalistes), sur une carte dont il noircissait le dos d’une écriture fervente, et dont il ornait le recto de stalactites de papier découpés dans des magazines ou ailleurs & qui composaient sur carton un paysage mouvant. Ces cartes sont cependant le moindre cadeau que j’ai gardé de cette rencontre, de cet échange devenu presque amical malgré sa brièveté (que sont 36 mois rapportés 89 ans ?) : Michel Butor, c’est tout simplement l’un des premiers « honnêtes hommes » célèbres que j’aie eu le privilège de croiser ; alors, en l’écoutant parler au milieu de son bureau tapissé de livres, j’avais eu l’impression d’entendre un sage savant, un homme curieux de tout, dont les connaissances embrassaient tant de domaines, à la science aussi infuse que ses manières étaient exquises. Un artiste qui savait être poète jusque dans les gestes les plus simples, comme celui de confectionner une carte à l’attention d’un presque anonyme. Une encyclopédie à cœur ouvert. Un bon, un vrai vivant.

La notice nécrologique de René de Ceccatty dans Le Monde dit assez bien le parcours singulier, et donc admirable, qui a été le sien ; un parcours qui, avant d’être prolixe, est surtout généreux. Un parcours dont l’amour débordant qu’il témoigne à la littérature et à la vie restera à jamais unique. Je laisse à MB le soin de conclure…

 

Une bouchée de texte

Juste de quoi exciter l’oeil

les narines de l’oeil

ses papilles

et celles des doigts

une flânerie

pour neurones

puis replier

délicatement

et réinsérer

dans son emballage

pour en faire profiter

l’amateur suivant

car c’est une douceur

que l’utilisation

ne diminue pas

… Michel Butor …
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