Review Memories #20 : Underworld, ‘Lovely Broken Thing’/’Pizza For Eggs’ (2006)

30 août 2016 § Poster un commentaire

LovelyBrokenThingVoilà longtemps (bientôt deux ans !) que cette rubrique « Review Memories » avait été par moi négligée. Si j’ai eu envie de republier cette chronique parue dans le numéro 39 de Mouvement il y a dix ans (avril-juin 2006), c’est parce qu’en voiture, cet été, j’ai réécouté ces deux « mini-albums » en y prenant un plaisir toujours aussi intense, et me suis souvenu (en bien) de la chronique que j’en avais rédigée alors.
C’est aussi parce qu’entre-temps (quelques mois plus tard la parution de cette chronique, le 5 juin 2006), un troisième et dernier volume – intitulé I’m a Big Sister, and I’m a Girl, and I’m a Princess, and This Is My Horse – était venu compléter et conclure ce « Riverrun Project ». C’est enfin que parce que même avec le recul, ce « Riverrun Project », distribué exclusivement sous forme dématérialisée via le site du groupe, me semble tirer profit avec beaucoup d’avance et d’intelligence des possibilités offertes par les nouveaux canaux de diffusion de la musique : se jouer des formats traditionnels (album/single) ; permettre une édition instantanée et spontanée, au jour le jour, qui est un autre moyen de rendre publique son travail et de faire, hum, œuvre (voir par ailleurs ma chronique consacrée aux demos) ; diffuser sous forme de fichiers informatiques, en accompagnement de la musique, des données de toute sorte, en l’occurrence des photos réalisées par Karl Hyde, moitié d’Underworld, qui entretien avec la photographie une relation aussi compulsive qu’avec l’écriture, comme en témoigne ses textes documentant minute par minute, en autant d’instantanés, ses pensées et sensations : 177 pour Lovely Broken thing (mis en ligne le 4 novembre 2005) ;444 (!) pour Pizza For Eggs (daté du 7 décembre 2015) ; 53 pour I’m a Big Sister...
Underworld ne se son contente pas d’anticiper des usages aujourd’hui rentrés dans les mœurs du music-business: il livre avec ces bribes fondues-enchaînées, formant trois longues plages de 30 minutes chacune, trois magistrales pièces de musique électronique.

UNDERWORLD – Lovely Broken ThingPizzaForEggs
Pizza For Eggs
(Underworldlive.com)

On pouvait s’étonner de rester sans nouvelles discographiques d’Underworld depuis A Hundred Days Off, album en demi-teinte publié en 2002 chez V2, qui montrait Karl Hyde et Rick Smith de nouveau livrés à eux-mêmes après le départ de Darren Emerson, le jeune DJ par lequel le miracle (comprenez : le succès) était arrivé. Et ce, alors même que les deux acolytes continuaient d’honorer de leur présence (et quiconque les a vus sur scène sait qu’il ne s’agit pas là d’un vain mot) certains festivals estivaux. En fait, c’est sur leur nouveau site/label Internet, Underworldlive, qu’il fallait chercher ces nouvelles, à savoir : deux mini-albums publiés au début de l’hiver, et disponibles en téléchargement payant. Deux disques qui, au début, peuvent sembler composés de chute de studios, de bribes de morceaux laissés à l’état d’ébauches et fondu/enchaînés pour l’occasion. Des disques qui, bien vite, font l’effet de fulgurants DJ sets dans lesquels le duo, en se mixant lui-même, livrerait le condensé de ses talents : sa capacité à faire se mélanger les influences, qui partent de la new wave et de l’électro-pop pour faire se rencontrer le dub et l’exotica, la techno et l’IDM, l’electronica et la jungle, Kraftwerk et Eno, guitares et breakbeats ; son sens inné du rythme, à l’échelle d’un morceau comme – faculté pas si fréquente sur la scène électronique – d’un albuIm-a-Big-Sisterm ; son intelligence et son ambition artistiques, à l’aune de la folle énergie d’un Karl Hyde qui chante toujours aussi bien, et dont les textes restent autant d’instantanés épousant son quotidien sous forme de cut up poétiques – à l’image aussi des centaines de photos numérisées téléchargeables avec les disques. Lovely Broken Thing est plus agressif, rock (on pense parfois à Wire) et clubby, souvent même redoutablement. Pizza For Eggs – dont le premier mot est « Imagination » et le dernier « Amnesia » – est plus atmosphérique, évoquant parfois, jusqu’en ses réminiscences de Steve Reich, le magnifique album de Marc Leclair (alias Akufen), Musique pour 3 femmes enceintes, paru l’an dernier – sans parler de Brian Eno. Dans les deux cas, c’est bien l’œuvre d’un groupe majeur, l’un des plus représentatifs de son époque dans ce qu’elle peut offrir de stimuli à la créativité.

David Sanson

La peinture du dimanche #196 : Anna-Eva Bergman

28 août 2016 § Poster un commentaire

anna-Eva Bergman, Fjord  (huile et feuille de métal sur toile, 1969).

+ Anna-Eva Bergman Fjord
(Merveilleuse peintre de la mer et des espaces de sa Norvège natale, Anna-Eva Bergman (1909-1987) fut aussi (de 1929 à 1938 puis de nouveau de 1957 à sa mort) l’épouse de Hans Hartung.)

La disparition (de Michel Butor)

25 août 2016 § Poster un commentaire

Triste je suis depuis la nuit dernière, lorsque les réseaux sociaux m’ont appris la mort de Michel Butor. Forcément, je ne peux que repenser à ma rencontre avec lui, au début finalement de mon parcours de journaliste, lorsqu’en 1999 j’étais allé l’interviewer pour Classica – sur ses riches rapports à la musique – à L’Ecart, ainsi que s’appelait son chalet de Lucinges, en Haute-Savoie, accueilli à la porte par Marie-Jo, son épouse (elle est morte il y a 5 ans). Une fois n’est pas coutume, j’avais même pris la photo de lui, en gros plan, qui avait accompagné l’article.

J’ai retrouvé cette date de 1999 en reprenant dans ma bibliothèque les quelques lettres manuscrites que nous nous étions échangées alors, comme on s’échangerait aujourd’hui des e-mails, pour préparer (puis poursuivre) notre échange, et en consultant ce cachet de la Poste qui toujours fait foi. Des lettres, ou plutôt, de sa part, des cartes : tous ceux qui ont eu la chance de côtoyer Michel Butor ont également eu celle de recevoir, de lui qui ne prisait encore ni les échanges numériques, ni le téléphone, un collage spécialement réalisé de sa main, toujours unique (« exclusif », diraient les journalistes), sur une carte dont il noircissait le dos d’une écriture fervente, et dont il ornait le recto de stalactites de papier découpés dans des magazines ou ailleurs & qui composaient sur carton un paysage mouvant. Ces cartes sont cependant le moindre cadeau que j’ai gardé de cette rencontre, de cet échange devenu presque amical malgré sa brièveté (que sont 36 mois rapportés 89 ans ?) : Michel Butor, c’est tout simplement l’un des premiers « honnêtes hommes » célèbres que j’aie eu le privilège de croiser ; alors, en l’écoutant parler au milieu de son bureau tapissé de livres, j’avais eu l’impression d’entendre un sage savant, un homme curieux de tout, dont les connaissances embrassaient tant de domaines, à la science aussi infuse que ses manières étaient exquises. Un artiste qui savait être poète jusque dans les gestes les plus simples, comme celui de confectionner une carte à l’attention d’un presque anonyme. Une encyclopédie à cœur ouvert. Un bon, un vrai vivant.

La notice nécrologique de René de Ceccatty dans Le Monde dit assez bien le parcours singulier, et donc admirable, qui a été le sien ; un parcours qui, avant d’être prolixe, est surtout généreux. Un parcours dont l’amour débordant qu’il témoigne à la littérature et à la vie restera à jamais unique. Je laisse à MB le soin de conclure…

 

Une bouchée de texte

Juste de quoi exciter l’oeil

les narines de l’oeil

ses papilles

et celles des doigts

une flânerie

pour neurones

puis replier

délicatement

et réinsérer

dans son emballage

pour en faire profiter

l’amateur suivant

car c’est une douceur

que l’utilisation

ne diminue pas

… Michel Butor …

La peinture du dimanche #195 : Lucien Lévy-Dhurmer

21 août 2016 § Poster un commentaire

lucien Lévy-DhurmerCalanque (six heures du soir) (huile sur toile, 1930-36).

+ Lucien Levy Dhurmer La Calanque six heures du soir

La peinture du dimanche #194 : Richard Diebenkorn

14 août 2016 § Poster un commentaire

richard Diebenkorn, Terrasse jaune (huile sur toile, 1961).

+ Richard Diebenkorn yellow-porch

Le mur du (vieux) çon #8 : Adieu l’enfer

10 août 2016 § Poster un commentaire

Mouvement 83(La chronique ci-dessous a paru dans une version légèrement raccourcie dans le numéro 83 mai-juin 2016 de la revue Mouvement.)

A la toute fin du premier opus de son duo Bruit Noir, Pascal Bouaziz, soldant ses comptes avec un passé des plus sombres, adresse un adieu définitif à son enfance, à l’enfant meurtri qu’il est trop longtemps demeuré. Une expérience limite qui prouve qu’un album est fait pour être écouté jusqu’au bout.

C’est une chanson. Intitulée Adieu, elle figure sur I/III, premier album de Bruit Noir, publié en novembre dernier par le label nancéien Ici d’Ailleurs. Bruit Noir, c’est le duo de choc récemment formé par Pascal Bouaziz avec l’excellent Jean-Michel Pirès, ici responsable de l’intégralité de ces dix musiques. Depuis 20 ans, Pascal Bouaziz s’est imposé, aux commandes notamment du groupe Mendelson, comme l’un des plus remarquables auteurs et interprètes de chansons en français, au fil de textes au scalpel qui – conjugués à un impressionnant engagement musical et à un timbre à la fois traînant, charnu et tranchant – lui offrent d’inventer une forme singulière de parlé-chanté ; son champ d’action excède d’ailleurs largement le seul domaine musical, qui s’étend jusqu’au théâtre (le metteur Julien Gosselin a, au sortir de ses Particules élémentaires, travaillé sur l’un de ses textes) et à la poésie (1). Pascal Bouaziz signe l’intégralité des paroles de cet album qui débute par un brutal Requiem adressé à lui-même – « Un requiem comme [Pascal Bouaziz] les aime / comme il les aimait j’veux dire / Avec beaucoup de bruit… »
Des paroles qui prolongent et aiguisent une veine de « moraliste », d’impitoyable chroniqueur de l’infernale comédie de nos sociétés mourantes, qui faisait le sel de certains textes de Mendelson comme Monsieur ou Combs-la-Ville (« Tu n’as rien vu à Combs-la-Ville… » – sur I/III ce sont L’Usine, Low Cost, ou encore une ultrapuissante Manifestation, autant de textes dont la violence semble traduire la spirale d’agressivité dans laquelle s’enlisent lesdites sociétés mourantes). Qui prolongent également la veine autobiographique/autofictive de chansons telles que Crétin, non moins impitoyable exercice de détestation de soi, ou plutôt de mise à nu ultime. La prolongent, et surtout l’amplifient, comme dans Joy Division, saisissant aller-retour entre les souvenirs et le réel, dans lequel Pascal Bouaziz, pour la première fois, évoque dans un morceau les figures de Primo Levi, d’Imre Kertész, et ce spectre de la Shoah dont réchappa miraculeusement son grand-père. Ou comme encore, précisément, dans cet Adieu.

C’est une chanson, donc. Celle qui conclut/referme/clôture/dynamite ce premier opus de Bruit Noir. « Parce que c’est le dernier titre de l’album et que plus jamais personne ne va jusqu’à la fin des disques et que comme ça au moins une fois, cette chanson sera passée à la radio… », m’écrivait récemment Pascal Bouaziz, pour justifier son choix de ce morceau pour conclure la sélection musicale d’une émission de radio à laquelle je l’avais invité(2). C’était le 2 avril dernier, deux jours après la disparition d’Imre Kertész, l‘auteur de l’immortel Kaddish pour l’enfant qui ne naîtra pas. Oui, pourquoi plus jamais personne ne va-t-il jusqu’à la fin des disques ?

Ce n’est qu’une chanson. De même que Purgatorio, le mémorable spectacle que Romeo Castellucci, s’inspirant de Dante, présenta en 2008 au Festival d’Avignon, n’est « qu’un » spectacle. C’est-à-dire justement beaucoup, infiniment plus que cela. Dans Adieu, porté par de lancinants drones de guitare saturée, par de martiaux martèlements de tambour, Pascal Bouaziz commence par évoquer une dernière fois son grand-père, son bras « sans tache / sans numéro / par chance / quelqu’un t’a caché / quelqu’un t’a sauvé / des gens, des gens… » Et puis tout bascule. Des meurtrissures indélébiles, que nul jamais n’est intervenu pour éviter. Porté par une voix dont de subtils effets de réverbération démultiplient implacablement la force, le texte déroule sa litanie jusqu’à la limite du supportable, l’insoutenable histoire d’un enfant qui, parfois, aurait préféré ne pas naître.
«
Purgatorio est donc plus qu’un spectacle, car c’est aussi pour le spectateur l’occasion d’une expérience à laquelle Romeo Castellucci donne beaucoup de prix : se retrouver, soudain, de l’autre côté du jeu du théâtre, dans l’envers de la représentation. Comme si chacun pouvait assister au spectacle projeté de sa propre vie, mais primitive, renvoyée aux premiers temps, ceux des origines et de la naissance. Cette lucidité tout à coup offerte, comme une expérience de retour à la vue au sein de la nature contemporaine, de retour à la sensation au milieu de la ville moderne, n’est-elle pas plus terrible encore ? », écrivait justement Antoine de Baecque au sujet de cette (follement et admirablement) libre adaptation de l’ouvrage de Dante.
C’est à la même chose qu’invite Pascal Bouaziz sur cet
Adieu, autre expérience de cet « autre côté », vibrant appel vers la lucidité, sinon vers la lumière. Pascal Bouaziz est bien vivant. Il n’a envie de se laisser détruire ni par un système, ni par un individu. Ni par notre présent, ni par son passé. « Adieu, petit garçon. On ne se retrouvera pas. [] Je te laisse tout seul maintenant, tout seul, prendre soin de toi. Adieu mon enfance. [] Adieu, je suis vivant, je pars maintenant. Je laisse tout éteint derrière moi. » Et l’auditeur, le ventre noué, les larmes aux yeux, de rester K.O. debout au terme de ce voyage au bout de l’enfer, au bout de l’enfance. Cet album qui débutait par un Requiem s’achève sur une renaissance. Pascal Bouaziz s’est purifié, il est sorti du purgatoire. Il suffit d’écouter le disque jusqu’au bout.

David Sanson

1. Il vient de publier aux éditions Le Mot et le Reste un recueil de « haïkus », Passages. Nous y reviendrons sur Mouvement.net en mai, au moment de la parution de l’album Haïkus, premier disque signé par Pascal Bouaziz sous son seul nom, et mise en musique de ces poèmes.
2. On peut réécouter cette émission, centrée autour de la question de la poésie et réalisée dans le cadre du projet « Radio » initié par Anne-James Chaton à la Fondation Louis Vuitton à Paris, sur cette page :
http://www.fondationlouisvuitton.fr/radio/archives-radio.html

La peinture du dimanche #193 : Norman Garstin

7 août 2016 § Poster un commentaire

norman Garstin, Meules de foin et soleil (huile sur bois, v. 1886).Haycocks and Sun circa 1886 Norman Garstin 1847-1926 Presented by the Contemporary Art Society 1980 http://www.tate.org.uk/art/work/T03163

Où suis-je ?

Vous consultez les archives de août, 2016 à "What you give is yours, what you retain is lost forever." (Armenian proverb).

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