Le mur du (vieux) çon #2 : Débauche d’ébauches

4 août 2015 § 1 commentaire

Mouvement 77 (La chronique ci-dessous a paru dans le numéro 77  mai-juin 2015  de la revue Mouvement.)

 

Illustrant cette propension à l’archivage paradoxalement caractéristique de notre ère du temps réel, de plus en plus de groupes de rock mettent à disposition des versions « demo » de leurs morceaux. Des esquisses, des brouillons qui, comme l’a si bien écrit Dominique A, possèdent souvent de précieux et troublants « accents de vérités ».

De ces deux définitions que propose du mot « maquette » le dictionnaire Larousse en ligne – « 1/ Représentation en trois dimensions, le plus souvent à échelle réduite, mais fidèle dans ses proportions, d’une construction, d’un appareil, d’un décor, d’un objet quelconque. 2/ Projet plus ou moins poussé, destiné à définir la structure d’un organisme, d’une entreprise, etc. : Une nouvelle maquette de l’armée de terre » –, c’est peut-être la seconde, celle de l’armée de terre, qui correspond le plus à ce que, dans le domaine musical, les Anglo-Saxons appellent « demo ». Abréviation de demonstration, le terme est attesté en musique depuis 1963, où il servait à l’origine à désigner ces versions que les artistes enregistraient alors, avec outils de l’époque, pour convaincre les maisons de disques de les prendre sous contrat.

Durant l’ère du vinyle, publier de tels documents n’était pas chose usuelle. Ce privilège, réservé à la limite aux rockeurs « classiques », avait une valeur institutionnelle, pour ne pas dire quasi posthume. L’amateur de rock contemporain ou tout simplement aventureux devait aller fureter sur le marché des disques pirates : je me rappellerai toujours ma joie lorsque je dénichai – était-ce à la convention du disque du Printemps de Bourges, au Record & Tape Exchange de Notting Hill Gate? – le mythique bootleg des maquettes de l’album The Top, de Cure, par Robert Smith tout seul, s’accompagnant principalement à la basse et à la boîte à rythmes. Comment elles étaient un jour sorti du studio de Bob, mystère.

A l’heure de l’Internet, non seulement toutes ses sources sont devenues plus accessibles, mais surtout, pour faire face à l’érosion des ventes de disques, les demos sont devenues de précieux bonus permettant de valoriser l’objet – voir la vogue des rééditions « Deluxe » adjoignant généralement, à l’album originel, un CD d’inédits et de raretés qui sont bien souvent des esquisses. Surtout, la démocratisation des logiciels d’enregistrement domestique, alliée à la démultiplication des échelles de diffusion, est venue favoriser la création en temps réel. On peut publier une maquette comme on le ferait d’un post sur un blog ou d’un statut Facebook. Ainsi cet hiver Olivier Lamm, via le magazine musical en ligne The Drone, attirait-il mon attention sur les demos que s’était mis à poster, sur SoundCloud, Johnny Jewel, éminence grise du label américain Italians Do It Better et moitié du très branché duo Glass Candy, sous le nom de son groupe Chromatics : des bribes fragiles, modestes et minimales, quelques lignes instrumentales simples, comme si la new-wave disco, érotique et rêveuse des Chromatics avait été époussetée de tout son clinquant, soudainement démaquillée, émouvante dans son intime dénuement.

Ainsi ces ébauches sont souvent, pour le fan, le musicien ou simplement le mélomane, une passionnante source d’enseignements. On y entend les germes d’une chanson, son substrat authentique, on y découvre des pistes abandonnées, on y perçoit d’autant mieux celles à venir qu’on connaît déjà la version finale. Deux exemples piochés, au hasard, dans la « new wave » :

Dans la demo (« Studio Out-Take ») de Primary de Cure(1), les paroles sont différentes, le rythme, moins enlevé que dans la version « finale » (ou « originale », dans la mesure où on l’a découverte avant), les guitares lorgnent encore du côté de New Order : on mesure mieux la radicalité des partis pris de production adoptés finalement pour cet album au minimalisme sublime. A contrario, la demo de Come Back, morceau figurant sur Sounds Of The Universe, médiocre album de Depeche Mode paru en 2009 directement accompagné de ses maquettes(2), transfigure cette chanson : harmonisé différemment, chanté plus énergiquement, cette esquisse (au son énorme, rien à voir avec les magnétophones 4-pistes de naguère) trahit comment le groupe est passé à côté d’un nouvel hymne bombastisch façon Never Let Me Down Again… Entendre des créateurs au travail, écouter ces morceaux comme on regarderait les manuscrits ou les esquisses d’un écrivain ou d’un peintre que l’on aime et que l’on connaît, n’est pas seulement instructif, mais souvent émouvant.

Quittant un instant la casquette du chroniqueur pour coiffer celle du musicien, je confesserai pour ma part qu’après-coup, j’écoute beaucoup plus volontiers – plus spontanément – les maquettes que les versions finales (celles qu’il faut bien dire « définitives ») de ma musique . Et je laisserai le mot de la fin à Dominique A : « D’où viennent les accents de vérité, ou du moins la justesse des enregistrements domestiques en solitaire ? Probablement du fait qu’on se sent alors approcher du ¨morceau à cracher¨, parce qu’on oublie que des oreilles étrangères se pencheront peut-être dessus ; il n’y a rien ni personne pour nous le rappeler au moment d’enregistrer, d’où l’inutilité de brouiller les pistes par pudeur ou par volonté de rendre une chanson ¨acceptable¨. Si, de plus, l’enregistrement présente quelques défaillances techniques, l’idée d’une trace fragile, qui aurait pu ne pas subsister, viendra au jour, renforçant le caractère précieux de la chose, suggérant l’absence de calcul et, de là, le sentiment de vérité. »(1)

David Sanson


1. Publié dans la réédition « Deluxe » de l’album Faith (initialement paru en 1981).
2. Dans une édition collector réellement luxueuse comportant trois CD, un DVD et divers goodies.
3. Dominique A,
Un bon chanteur mort, Paris, La machine à cailloux, 2008, p. 42.

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