Review Memories #14 : Silo, ‘Alloy’ (2001, Octopus)

4 décembre 2013 § 4 Commentaires

Cover SIloParfois – en ces temps où la musique n’a jamais été si profuse, où l’on croule quotidiennement sous les nouveautés (au point que certains en sont déjà à publier leur « top 10 » d’une année qui n’a pas encore fini de s’écouler !), où Internet, ne serait-ce que via YouTube, met à disposition, pour toutes les époques et dans tous les styles, les perles les plus méconnues comme les exactions des troisièmes couteaux les plus valeureux – je me demande quels seront les albums auxquels, dans quelques décennies, les archéologues patentés de la pop décerneront le titre de « chefs-d’œuvre méconnus » de ces premières années du nouveau millénaire. Je ne pense pas tant aux archéologues amateurs – les authentiques fans, qui valent aujourd’hui aux disques d’Asylum Party comme de Coil de s’échanger à prix d’or – qu’aux prescripteurs les plus officiels, ceux qui se chargent, dans les officines branchées, d’écrire l’histoire à grands renforts de superlatifs et de pages de publicité, ceux chez qui une « révélation » chasse l’autre, semaine après semaine. Quels albums seront réévalués après que le temps aura fait son œuvre en même temps qu’affiné nos oreilles (comme peuvent l’être les œuvres de certains cinéastes qui, quand j’étais jeune, étaient considérés au mieux avec condescendance, tandis que d’autres, au contraire, se voient brutalement dévalués par ceux-là même qui les avaient jadis portés au pinacle) ? Quels seront par exemple « les 10 trésors secrets des ’10’s » qui auront l’heur d’être, pour quelques temps du moins, adoubés par les branchés ?
Branché ou pas, pour ma part, j’espère de tout cœur que le temps permettra de donner une seconde chance à Alloy, second (et ultime) opus des Danois de Silo, paru en avril 2001 sur Swim~, le label de Colin Newman, de Wire, qui avait produit en personne le précédent. Car cet album est selon moi, au même titre que Bodily Functions de Matthew Herbert, que Blue Screen Life de Pinback ou que deux volets de la Musick To Play In The Dark de Coil, par exemple, un chef-d’œuvre, l’une des réussites les plus totales des années 2000 – sertie qui plus est dans une pochette absolument magnifique.
Je le dépeignais à l’époque comme la rencontre entre Cure (celui des grandes années glacées) et Autechre (l’Autechre « pop » de la période Amber), et je dois dire que cette formule, pour être lapidaire, continue de m’apparaître comme une définition somme toute pertinente de cette musique à la fois profondément radicale et complètement entêtante. Pour une approche plus argumentée, on lira donc le texte qui suit*.

N.b. : Depuis lors, donc, on reste sans nouvelles de cette formation auquel Colin Newman promettait pourtant un si brillant avenir. Via MySpace (où l’on peut encore entendre trois morceaux « in progress » qui augurèrent durant longtemps d’un troisième album décidément hypothétique), j’avais maintenu un temps le contact avec l’un des membres, je ne sais plus lequel, de ce trio que j’aurais tellement aimé inviter pour une soirée « Alterminimalismes » au Collège des Bernardins ; trio dont l’un des musiciens était parti à l’autre bout du monde, genre aux Seychelles, monter si je me souviens bien une ferme biologique, ce qui semblait compromettre sa survie (celle du groupe, pas du musicien ;). Et puis, silence radio. Reste cependant la musique, c’est-à-dire le plus important. Et une récente page Facebook, « likée » par une trentaine de personnes…)

(*) Publié dans le numéro 14 (l’un des derniers sous sa forme originelle) d’Octopus, ce texte, dans lequel je me suis amusé de retrouver déjà certaines de ce qu’il faut bien appeler mes marottes, n’est pas à proprement parler une chronique, une recension, mais un « article » (un « Oursin », ainsi qu’on les appelait dans cet auguste fanzine) ponctué de « propos recueillis ». Mais vu qu’il a presque entièrement trait à Alloy, et vu que je n’allais pas non plus créer une nouvelle rubrique sur les perles méconnues des décennies passées, j’ai décidé de l’inclure à cette série de « Review Memories ».)

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SILO – Alloy (Swim~/La Baleine)

« Je ne suis pas un grand fan de la musique qui a pour but principal l’expression des émotions humaines. J’aime la musique qui m’affecte de la même manière que l’architecture, c’est-à-dire qui me donne un sentiment d’espace », nous déclarait Frederik Amitzbøll, porte-parole de Silo, trio danois qui est un espoir majeur de l’excellent label de Colin Newman, Swim~ (voir article dans Octopus n° 13). Et il avait bien raison, c’est exactement ça. La musique de Silo est une architecture, une architecture dont en fait les fondations se seraient affermies, les formes aiguisées, les matériaux affinés depuis Instar, leur premier album paru en 1999. Une architecture qui obéirait à un cahier des charges à la fois serré (utiliser les bons vieux matériaux traditionnels, basse, guitare, batterie et, quand cela leur chante, voix) et ouvert à l’extrême (puisque tous ces éléments sont échantillonnés, retravaillés et combinés dans le cadre bidimensionnel de l’écran d’un laptop). C’est la raison pour laquelle il vaut mieux faire sien, dans le cas d’Alloy, leur second album paru il y a déjà quelques mois, le fameux adage de Meat Beat Manifesto : « Play twice before listening », et passer outre une première impression de monotonie. L’espace ne vaut de toute façon que si l’on s’y attarde.

Concrètement, la musique de Silo prend appui sur la batterie de Søren Dahlgaard : « 95 % de nos morceaux sont créés à partir d’une boucle de batterie, que Søren joue dans notre local de répétition et que nous emmagasinons ensuite dans l’ordinateur. Chaque boucle de batterie possède un groove et une atmosphère propres, que Mikkel [Bender, le bassiste, ndlr.] et moi essayons ensuite de souligner ou de “juxtaposer” au moyen de la basse, de la guitare ou de sons électroniques. » Le son de cette batterie – seul instrument enregistré « à l’extérieur », toutes les autres prises étant réalisées, directement sur ordinateur, dans le studio du groupe – est l’une des choses qui frappe d’emblée, en même temps lourd et puissant comme un marteau-piqueur et clair et aérien comme quelque chapiteau, tout à la fois outil et élément architectural : extrêmement bien enregistrée, cette batterie est le socle sur lequel viennent s’articuler, suivant des plans qui répugnent toujours au spectaculaire, les autres instruments. Un socle mouvant (les rythmes sont toujours irréguliers : « Il y a cinq ans à peu près, Søren en a eu vraiment marre de ne jouer que le sempiternel 4/4 ») tout en restant immuable, solide comme le roc, comme s’il s’agissait de quelque matériau de synthèse inédit. À partir de là s’édifient des morceaux qui procèdent de l’intrication de lignes rythmiques complexes et isolément bancales, tortueuses, mais décidées. Qu’ils durent quatre (l’extraordinaire – et bien nommé – Motor) ou neuf (Bulk) minutes, les morceaux de Silo échafaudent une musique que l’on pourrait dire d’habitation (en opposition à la musique d’ameublement), dans laquelle il est indispensable de pénétrer : s’y découvrent alors des raffinements que l’on ne pouvait guère soupçonner de l’extérieur ; de longs couloirs un rien oppressants, dignes de la maison de Lost Highway ; des lignes droites (Motor, encore), des étagements subtils, puis de brusques dégagements. Élaborée et épurée, cette architecture n’en oublie jamais d’être aussi « fonctionnelle », c’est-à-dire entièrement dévolue au plaisir des sens et tout sauf conceptuelle, froide – puisque, ainsi que l’écrivait Benoît Duteurtre dans son Requiem pour une avant-garde, « La musique n’est pas une architecture de notes ». Vaste chantier, que viennent remplir des enchaînements harmoniques séduisants couplés à une gestion magistrale des montées en puissance sonores, longues et jouissives courses-poursuites qui jamais ne se résolvent en un climax, « trop prévisible » aux dires des musiciens.

A cet égard, Alloy marque une franche évolution en regard de son prédécesseur, produit par Colin Newman himself, à qui les Danois restent reconnaissants de les avoir convaincus de systématiser le recours à l’échantillonnage plutôt que d’enregistrer leurs morceaux en live. Avec cet album, enregistré et mixé par le groupe, la musique de Silo semble avoir encore gagné en solidité, en puissance d’évocation, sans s’être alourdie. Le groupe y affirme des partis pris de production encore plus radicaux, une maîtrise encore plus intransigeante des lignes de tension. Les guitares sont encore plus acérées, les progressions dynamiques mieux gérées, l’ornementation (les sons électroniques, la voix) plus efficacement organisée. Tout cela est le résultat d’un travail de mixage d’une finesse admirable : une écoute attentive révèle ainsi une précision impressionnante dans la gestion « pas à pas » des différents potentiomètres, qui met parfaitement en valeur les détails du travail de construction préalable. Subtilement agencés – c’est l’aspect vertical de cette musique : voir par exemple ces breaks de batterie qui vont et viennent imperceptiblement –, les morceaux de Silo sont ensuite soumis à un traitement sonore qui en affirme rigoureusement les propriétés stylistiques tout en brouillant la perception, multipliant les perspectives – c’est l’aspect horizontal. La manière dont fonctionne un morceau comme Those adopted by people est étourdissante, et révèle combien le moindre motif, chaque micro-variation (rythmique, mélodique, dynamique ou sonore) a sa raison d’être. Les musiciens de Silo sont bien des « géomètres du mystère » (comme le disait Roland-Manuel au sujet de Maurice Ravel), dans la mesure où chaque partie, chaque piste semble nécessaire à l’équilibre d’ensemble et en même temps, prise séparément, entraîne l’auditeur dans un dédale palpitant.

Bref, Silo optimise ici sa méthode, « constructivise » sa musique, clarifie son propos, que l’on pourrait définir comme une tentative de retrouver dans une configuration « rock » les paysages vertigineusement hypnotiques découverts par la techno. L’ordinateur est bien, dans ce cadre, l’élément essentiel : omniprésent en filigrane dans cette musique, il y semble utilisé au mieux de ses possibilités euphorisantes ; paradoxalement, c’est lui qui permet à aux morceaux de sortir des terrains balisés, de gagner leur force et, partant, leur liberté. À l’instar d’un Merce Cunningham réinventant sa (et la) danse en se frottant aux possibilités de l’informatique, nos trois Danois, qui citent aussi bien Helmet et Sonic Youth que les labels Chain Reaction ou Mille Plateaux parmi leurs influences, seraient-ils en train de contribuer à une révolution du rock amorcée par les groupes de ce que l’on appellera commodément « post-rock » (on aurait tout aussi bien pu dire « nouvelle new-wave ») et l’influence de la scène électronique ? Quoi qu’il en soit, si les groupes actuels sont nombreux à fonder leur travail sur la répétition (des excellents Allemands de Couch à Bathyscaphe chez nous), de tous ces architectes du K.O. Silo semble bien être le plus compétent, le plus conséquent. Le plus incomparable aussi, tant son travail échappe aux étiquettes : pour le définir, on pourrait dire que cela évoque le produit d’un brainstorming sauvage (une jam-session, autrement dit) entre Cure (celui de Carnage Visors) et Autechre (période Amber/Garbage). Pour toutes ces raisons, Alloy est bien à mes yeux l’un des albums les plus enthousiasmants sortis cette année.

 (David Sanson)

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