La géomètre de l’instant – à propos de ‘Naldjorlak’ d’Eliane Radigue

23 novembre 2013 § Poster un commentaire

eliane_radigue_paris_1971_yves_arman-300x217Le label Shiiin vient de publier l’enregistrement intégral du triptyque Naldjorlak, pièce fleuve d’Eliane Radigue qui est donnée ce samedi 23/11/2013, à 20h, au Collège des Bernardins dans le cadre de « ma » série de concerts « Alterminimalismes » – au lendemain d’un mémorable concert consacrée à Occam, son cycle actuellement in progress. Je ne suis pas peu fier d’en avoir signé, aux côtés de mon ami Thibaut de Ruyter, les notes de pochettes (un exercice que le discophile patenté que je suis toujours continue de trouver extrêmement gratifiant, surtout lorsqu’il s’agit d’artistes aussi essentiels). En prélude à ce concert, je reproduis ci-dessous ce texte, intitulé, donc, « La géomètre de l’instant ». Une lecture que l’on pourra utilement compléter en écoutant le portrait que, sur France Musique, lui a consacré Pierre-Yves Macé, sous le titre « Eliane Radigue ou l’expérience électronique ».


« C’est un des apanages de la musique minimaliste basée sur des sons longuement tenus […] que d’être susceptible de plonger l’auditeur dans un état second, une sorte de rêve éveillé qui décuple paradoxalement l’acuité de son écoute et lui permet de percevoir les détails les plus infimes et les nuances les plus subtiles de ce qui lui est donné à entendre. »
Ces mots de l’ami Daniel Caux, dans le texte accompagnant l’enregistrement – paru lui aussi chez Shiiin – de L’Île re-sonante, ultime pièce électronique d’Éliane Radigue (2000, couronnée six ans plus tard au festival Ars Electronica de Linz), pourraient tout à fait valoir pour la série de pièces instrumentales auxquelles Éliane Radigue s’est, depuis lors, exclusivement consacrée. Et en particulier à la trilogie Naldjorlak, composé de 2004 à 2009 pour un violoncelliste (Charles Curtis) et deux clarinettistes (Carol Robinson, Bruno Martinez, jouant en l’occurrence des cors de basset de modèle identique), et dont c’est ici le premier enregistrement intégral.

Comme toute musique, et pas seulement les plus exigeantes, Naldjorlak doit idéalement se découvrir en concert. Et les yeux fermés, pour ne pas laisser au regard la possibilité de divertir, parasiter et finalement emprisonner l’oreille. Si l’on ferme les yeux, si l’on se laisse guider par le son, au bout d’un moment, on perd toute notion d’espace, on ne parvient plus à dire d’où provient le son (de quel instrument, ni de quel point de l’espace) – et ce moment lui-même, on ne saurait en préciser la durée, car cette musique, à la manière d’une séance d’hypnose, fait perdre aussi la notion du temps.

En musique, on appelle « loup » une vibration ou un battement venant parasiter un corps sonore ; dans la gamme pythagoricienne par exemple, la « quinte du loup » est un accord qui sonne faux. Cet accord instable (wolf tone, dans la langue de Henry David Thoreau), suivant lequel sont réglées trois des quatre cordes du violoncelle de Charles Curtis, soliste de Naldjorlak I, est ce qui permet à ces sons longuement tenus, qui paraissent n’égrener qu’une seule et même note, d’en activer en réalité une infinité, tout en évoluant pourtant dans un ambitus extrêmement restreint. Si Naldjorlak I était un film de Bergman, il s’appellerait L’Heure du loup.

Dans la seconde partie, les deux cors de basset, à leur tour, commencent d’abord par tenir, pendant une bonne vingtaine de minutes, une note unique – un do grave –, en faisant miroiter toute la gamme des harmoniques et des partiels. Puis, dans les deuxième et troisième mouvements de ce Naldjorlak II, d’autres notes périphériques, agissant, dit Carol Robinson, comme des « ombres », vont progressivement venir intensifier cette trame que maintes techniques de jeu (multiphoniques, doigtés détimbrés) vont lentement s’attacher à distendre. Dans Naldjorlak III, les trois instruments se trouvent réunis. Fermez les yeux : on est bien en peine de déterminer si ces timbres en fusion proviennent d’une anche ou d’un archet, d’un souffle ou bien d’une main. « Le monde change en fonction de là où nous fixons notre attention », disait John Cage, l’une des figures qui ont marqué Éliane Radigue.

Comme les imperceptibles et constantes variations de la lumière d’une fin d’après-midi d’automne italien, ou d’une installation lumineuse de James Turrell, Naldorlak est composé d’une succession d’infinitésimales variations de timbre, de texture, de densité ; de passages extrêmement progressifs (et extrêmement virtuoses) d’un régime vibratoire à un autre. Éliane Radigue sculpte le son (et le silence) comme les installations de Turrell sculptent la lumière, ou comme les œuvres des plasticiens minimalistes parviennent à modeler l’espace. Elle use du son de la même manière que le yogi – ou l’adepte de la méditation qu’elle est devenue depuis 1973 – use du souffle : comme d’une base à partir de laquelle plonger en soi-même, en état à la fois de concentration extrême et de total abandon, laissant les émotions affleurer comme autant d’harmoniques, de vibrations, puis s’en aller. Tantôt sourdes, tantôt brillantes, tantôt ténues, tantôt denses.

Comme toute musique, et pas seulement les plus savantes, celle d’Éliane Radigue est une affaire d’architecture. Si certaines durées peuvent varier en fonction de l’acoustique du lieu où elles sont jouées, et bien qu’elles ne soient pas notées, ses « compositions », fruits le fruit d’inlassables séances de travail et d’écoute mutuelle avec les interprètes. L’agencement de ces longues étendues, qui ne laisse nulle part à l’improvisation, doit traduire une justesse et une rigueur peu communes, afin de permettre au charme de continuer d’agir, dans le cas de Naldjorlak, pendant près de 2 heures 30. Éliane Radigue ne vénère-t-elle pas également Maurice Ravel, celui que Roland-Manuel appelait « le géomètre du mystère » ? Ses architectures à elle – ces « architectures impalpables aux proportions harmonieusement établies » (Caux) – se visitent et se vivent, donc, à l’aveugle, dans le mystère de l’instant. Ce sont des architectures éminemment organiques. « La musique telle que je la conçois est écologie », disait encore Cage, à la suite de Thoreau.

(Comme tout artiste devrait l’être, Éliane Radigue est une musicienne libre, et inclassable. Elle a débuté dans le domaine de la musique concrète, travaillant auprès de Pierre Schaeffer dans les années 1950, puis de Pierre Henry, elle a été intimement liée au mouvement artistique du Nouveau Réalisme ; elle a réalisé ses premières pièces dans les États-Unis des seventies, entre New York et la Californie, et dans les cercles des minimalistes (La Monte Young, Phill Niblock, auxquels la rattachent maintes affinités non seulement formelles, mais surtout spirituelles) et d’une musique électronique encore balbutiante ; les techniques de jeu qu’elle met aujourd’hui en œuvre n’ont rien à envier à celles dont abusent les compositeurs « savants » contemporains. Et pourtant, c’est en marge des institutions de la Haute Culture Officielle que s’est effectuée la re(con)naissance de sa musique, grâce aux bons soins de toute une jeune génération de musiciens issus de la sphère de l’improvisation et de la musique électronique. On en revient au loup, et à la définition qu’en donne le dictionnaire : « En musique, le loup est une perturbation d’un ordre établi. »)

 « Mais rien – aucune explication, aucune signification – n’est imposé à l’auditeur : tout lui est au contraire proposé pour faire résonner en lui son propre univers intérieur », écrit plus loin Daniel Caux. Si elle se joue des catégories et déjoue les frontières, Éliane Radigue n’a aucunement le désir de jouer les pertubatrices. Ce serait même tout le contraire. Comme le sous-entend le titre de Naldjorlak, qui agrège les notions d’union et de respect, sa musique – et c’est là son aspect organique, écologique – est une musique pure, de l’ordre de l’osmose ; une musique qui enseigne, à ses interprètes comme à ses auditeurs, l’art de l’écoute. L’œuvre d’une artiste rare, qui poursuit son dessein intérieur, creusant obstinément le même sillon loin des formats établis. Ouverte à la magie de la rencontre comme le laboureur l’est aux caprices la météo. En intelligence – en harmonie – avec le monde, et avec l’être.

David Sanson

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