Roma, sguardi #1 : Divisions de la joie

18 octobre 2013 § Poster un commentaire

Joie primaire de remplir son frigo avec des produits et des logos nouveaux, des contenants inconnus, des contenus incertains.

Joie de se sentir étranger, de ne pas maîtriser les codes qui pourraient permettre de décrypter les situations qui, dans son pays d’origine, pourraient l’agacer, quand elles ne le révulseraient pas carrément. De se laisser porter par la seule musique de la langue, comme une mer harmonieuse d’où émergeraient par moments des mots naufragés comme autant de visages connus, de ne plus l’entendre, cette langue, comme un simple instrument rejouant la triste partition des rapports de classe, la litanie de la séduction et de la vanité, les refrains usés de la manipulation et de la fatuité, ces airs, aussi sournois que les attaques de clones accordéonistes dans les rames de métro parisien, qui ne sont qu’invitations à la misanthropie. De ne plus guère – considérant dorénavant chaque chose sous l’angle de l’exotisme – se sentir ni blessé par la grossièreté du monde – ou est-ce sa vulgarité ? – ni jugé par ses semblables, prêt désormais à éprouver une grandeur jusqu’ici latente (« C’est une façon commode de vivre que de se croire grand d’une grandeur latente », Italo Svevo). De savoir ne plus comprendre, de ne plus savoir ; de se refaire comme une virginité.

Et une cure de beauté.

Joie des lumières du Sud dont la transparence transporte, du soleil et des ombres sur la palette des façades. « (Melancholy) dwells with beauty / Beauty, that must die », a dit John Keats, « celui dont le nom était écrit dans l’eau » ainsi qu’il l’est gravé sur sa tombe au cimetière « a-catholique », non loin de celle de Shelley (dans mon souvenir, bien loin, lui, des stèles vétustes atteintes par la verdure, parcourues des ombres des cyprès et des chats), mort de la tuberculose à 26 ans juste à côté. Mais cette beauté – la transparence des lumières du Sud, la palette des façades, la suavité crémeuse des enduits qui les fardent et auxquels (le jaune apollinien, le blush vieux-rose) rien ne sied mieux que cette heure où le soleil décline (émergeant d’un fond turquoise, un poudroiement d’or lointain et pénétrant sur le ciel tendu comme un cyclo), où des ombres longilignes lentement semblent les mouvoir ; les segments de colonnes antiques et les bustes mutilés, les saints magnifiés à l’abri des églises, la torpeur viride des allées des jardins, ces pins parasols qui semblent époussetter le ciel bleu, et qui au soir enluminent les pelouses quand dans les rues la clarté orangée des réverbères, détaillant les pavés, transforme la ville en décor de théâtre, le charme suranné des enseignes et des intérieurs, ce savoir-vivre (c’est-à-dire savoir faire fi de toute exigence de productivité), et toute cette dolce musica de la langue – cette beauté n’est pas morte, elle n’est pas forcément, pas uniquement mélancolique.

Joie finalement anecdotique de ne plus guetter la case « Paris » lorsqu’il reçoit les dates de la tournée d’un groupe qu’il aime (même s’il passe plus de groupes à Paris qu’à Rome), celles d’un spectacle qu’il aurait bien vu. Une cure de désintoxication, aussi.

Joie des souvenirs à trois.

Matière infiniment volatile que celle de ces souvenirs – les nôtres, à toi et à moi, et les siens – qui toujours menacent d’être pulvérisés par l’oubli, dans cette succession de jours de joie renouvelée dont chacun donne l’impression d’effacer le précédent, alors que ce dernier nous semblait déjà inoubliable. Notre enfant un palimpseste. Rescapé de ces anciennes forêts fabuleuses où, comme dit l’autre (son parrain putatif), «  il y avait plus d’oiseaux que de tigres et plus de fruits que d’épines ». Nous nous étions promis de consigner ces souvenirs, pour être sûrs qu’ils soient nôtres (et non de simples hallucinations) – d’évoquer l’évolution de son langage, tous ses sons qui sortent de sa bouche comme des caresses, l’éclaircissement progressif de son regard, un long lever de soleil, la naissance de son sourire, illuminant ses yeux, transformant ses lèvres en un bouton de rose tendre, la lente germination de ses longs cils, de ce corps potelé comme une céramique, le devenir de ces sourires de confiance et de joie pures, les métamorphoses perpétuelles de notre bonheur… –, il ne faut pas que nous oubliions d’enregistrer sa voix, et pourtant tout semble déjà si loin dans ce temps à la texture tellement particulière, ces trois mois qui nous paraissent à la fois éternels et si vite en allés – comme une course-poursuite dans l’espace au sens astronomique du terme, l’intergalactique, si démesuré qu’il apparie une vitesse vertigineuse et une flottante apesanteur : trois mois d’un temps sidéral, entre La Guerre des étoiles et 2001, temps chiffonné comme l’univers des quantiques, hypothétique comme l’éternité –, scandés qu’ils furent par les incessantes mutations de notre enfant, dont tous les matins nous nous émerveillions de constater les changements. Dans les yeux azzuri d’Esther Ada, le monde et la vie semblent être un même livre labyrinthique, futuriste et immémorial ; un grimoire de science-fiction dont on devrait chaque jour reprendre la lecture au début, et dont on est sûr de ne jamais connaître la fin. Ils sont ces deux lacs, étoilé chacun d’une île, auxquels quotidiennement toi et moi venons nous abreuver ; étancher notre soif, et plonger gaiement à des profondeurs que nous n’aurions jamais imaginé connaître.

Et dire que nous croyions avoir fait l’expérience de l’Amour.

J’essaie de me rappeler lorsqu’elle était minuscule, je me demande si un jour elle cessera de nous paraître fragile. Et belle. Comment étaient ses yeux avant, qui semblent avoir toujours été là ? Comment étions-nous, toi et moi, à ces yeux ? et avant eux ? Je me rappelle le soir où je me suis dit qu’il les faudrait consigner, décidément, ces souvenirs, tu viens de lui chanter une berceuse, de cette voix douce-ardente dont le langage est impuissant à dire la teneur, et qui a regagné ce silence dont elle paraissait être née, et allongée contre ton sein notre fille est en train de s’enfoncer dans son premier sommeil et j’écoute ses soupirs presque muets, mais suivant néanmoins le rythme rapide de ce torse miniature qui se soulève et s’abaisse sous mes yeux ébahis, et je me dis qu’il faudrait ne jamais pouvoir l’oublier, ce mélange d’infinie douceur et de force frénétique, cette drogue miraculeuse dont toi et moi sommes alors muettement en train de faire l’expérience, cette infinité alchimique, psychédélique, de puissance et de fragilité. Temps béant, démesurément linéaire, continûment fragmentaire. Oui, c’est alors – ou plutôt, c’est que j’ai commencé à me demander comment il serait possible de rendre compte, par l’écriture, de toutes ces choses infimes et gigantesques, de toutes ces choses qui nous arrivent, de notre enfant et de ses sortilèges. Comment détailler la mutation d’un arrreuh, onomatopée dont l’existence nous semble enfin légitime, l’affermissement de la nuque et de la silhouette, les petits pieds que l’on voit par-dessus le rebord du berceau s’agiter en une pantomime approximative comme sur la scène découpée d’un théâtre de Guignol, les premiers jours ces longues séances de pleurs (« décharges émotionnelles ») pires qu’un film gore, lorsqu’elle hurle dans vos bras en semblant vous maudire. L’agrandissement de ce regard-là. Comment détailler l’anatomie d’un sourire, la multiplicité des inflexions d’un sourcil, des significations d’un geste, la gamme infinie des postures et des sanglots, comment distinguer ce qui est encore de la chrysalide de ce qui est déjà du papillon. Comment capter ces mouvements tectoniques, profonds autant qu’imperceptibles, comme si elle se téléportait en un instant, du jour au lendemain, d’un point à un autre, laissant toutefois, sur le sillage de la mémoire, l’impression d’une trajectoire harmonieuse que l’on n’aurait pourtant pas vue. Et cette impression, petit à petit, d’apprendre à connaître un être qui est aussi une partie de soi. Comment user du stylo, ou plutôt du clavier, comme d’une loupe qui serait aussi un pinceau, tâche aussi microchirurgicale que hautement artistique ? Comment résister aux majuscules, et aux italiques ?

Joie, quelque temps plus tôt, lorsqu’elle (notre petite Italique) habitait encore ton ventre, de préparer le déménagement, par un jour couleur gris Paris. Mettre sa vie dans des valises et des boîtes, réaliser que l’on a, en fin de compte, besoin de si peu de choses pour partir heureux, faire un bilan en termes de cubage. A la faveur d’une pause clope, entre deux cartons dérisoirement couronnés de rouleaux de scotch de même couleur, méditer deux secondes sur tout ça, sur notre rapport à elles, ces choses, tous ces biens accumulés qui parfois semblent s’être fondus en un même boulet – « S’en défaire, c’est en être victorieux », se dit-il à part lui. Comme jadis pour Leipzig, pour Montréal, compter ses racines non comme on dénombrerait ses abattis, plutôt comme on effeuillerait une marguerite.

Joie de les déballer, ces cartons, de prendre possession des lieux. La première gorgée de Rome ! Joie conquérante des premières marches à travers les rues du nouveau monde, explorations enfiévrées dans une jungle que l’on suppose hospitalière, ou du moins pacifiée. Le plan d’une ville où l’on s’installe s’imprime différemment de celui des autres – celles que l’on visite, que l’on traverse –, dans une case de la mémoire qui n’est pas celle du touriste, dans le corps aussi ; sa physionomie ne nous impressionne pas comme d’habitude, chaque détail y a son importance mais on le regarde d’un œil faussement négligent, comme une fille que l’on serait assuré de pouvoir recroiser, on essaie d’y circuler comme le sang circule dans nos veines, on commence à y respirer. Comme jadis à Leipzig ou Montréal, on s’y sent libre comme l’air, on s’y sent neuf, délesté d’un poids. Fin des hostilités. Next life.

Joie des adieux qui n’en sont pas vraiment, de la perspective de ces revoirs en attendant lesquels on ne peut que se souhaiter mutuellement tout le bonheur possible. Joie de sentir ces présences amies, et joie des trajectoires qui momentanément divergent, des frissons légers qui précèdent le passage d’un aiguillage. L’expatriation curieusement redonne un certain charme aux lieux communs, aux contrées inconnues, villes éternelles, exils salutaires et autres départs de zéro. Histoire des grandes découvertes. Le premier livre qu’il lira là-bas s’appelle : Fuir.

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