Review Memories #11 : Tones On Tail, ‘Weird Pop’ (1984-2011, Mouvement)

Cover Tones on TailUn album, sept singles et EP’s, deux ans d’existence : c’est ce qu’il aura fallu aux Tones On Tail, trio emmené par le guitariste de Bauhaus Daniel Ash, pour écrire l’une des pages les plus confidentielles mais les plus passionnantes de la musique des années 1980. Je ne me lasse pas de parcourir les arcanes de cette « modern psychedelia » hors d’âge, constant va-et-vient entre les dancefloors et la stratosphère. Mais je n’ai rien d’autre à ajouter à cette chronique publiée sur Mouvement.net à l’automne 2011, à la faveur d’une énième réédition de ce mince corpus – réédition qui présente l’inconvénient de désolidariser les titres de l’unique LP du groupe, Pop.


TONES ON TAIL – Weird Pop
(Beggars Archive)

Paru avant l’été, le double LP rétrospectif Weird Pop, consacré au groupe Tones On Tail, est d’abord l’occasion de saluer l’activité de Beggars Archive, sous-division chargée de l’exploitation du fond de catalogue de Beggars Banquet (BB) – notamment ces années 1980 où, de Bauhaus à Gary Numan ou Red Lorry Yellow Lorry, sans oublier les mirifiques publications de sa sous-division 4AD (Cocteau Twins, Dead Can Dance, The Wolfgang Press, Birthday Party, Colin Newman, Pixies…), ce label écrivit quelques-unes des pages les plus mémorables du rock indépendant britannique. Prochaine réédition en date, prévue pour mi-novembre : une anthologie, sous forme d’un beau coffret de 3 CD, des précieux This Mortal Coil, ce projet initié par Ivo Watts-Russell – fondateur de 4AD – avec les artistes maison, et dont les deux premiers albums au moins sont indispensables.

Mais ce bien-nommé Weird Pop est aussi l’occasion de mettre en lumière le legs de Tones On Tail, sans doute la meilleure et la plus méconnue des diverses émanations (Love And Rockets, Dali’s Car…) des déjà mésestimés Bauhaus (groupe remarquable, qui outrepasse largement les limites de ce mouvement « gothique » dont il est souvent désigné comme le parangon). Méconnue et météorique, puisque la carrière de Tones On Tail, entamée en 1982, et jalonnée d’un album et d’une jolie poignée de EP et singles, devait s’achever à la fin 1984, à l’issue d’une unique tournée en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis. Météorique, voire cosmique, tant cette musique, que Daniel Ash définit un jour par les mots de « modern psychedelia », s’impose d’abord par son alliage d’efficacité (quelle science du gimmick !) et de densité atmosphérique.

Tones On Tail est donc le projet que Daniel Ash, guitariste de Bauhaus, initia afin de laisser libre cours à ses penchants expérimentaux, à la faveur d’une crise au sein du groupe qui devait d’ailleurs mener à sa dissolution en 1983, après la publication de l’album Burning From The Inside. Pendant que le bassiste David J publie de son côté l’étonnant Etiquette Of Violence sur Situation Two, autre sous-division de BB, Ash s’acoquine avec le bassiste Glenn Campling, rencontré aux beaux-arts et devenu entre-temps « roadie » de Bauhaus : celui-ci se passionne notamment pour la musique électronique de Kraftwerk et Gary Numan, dont l’influence est souvent audible (voir le tout-synthétique Shakes). Leur duo est bientôt rejoint par Kevin Askins, le batteur de Bauhaus, et publie un premier single chez 4AD.

Tones On Tail fait partie de ces formations dont il existe peu de photos – et sur certaines d’entre elles le trio a vraiment l’air quiche, presque aussi mal sapé que les Chameleons. Pourtant, c’est une classe inaltérable qui se dégage de sa musique, comme en témoigne cet incomplet – mais, encore une fois, tellement bien-nommé – Weird Pop, qui, en passant par quelques raretés (dont une reprise live du Heartbreak Hotel d’Elvis), balaie en 19 morceaux la discographie du groupe (1). Weird, bizarre, cette pop – Pop était d’ailleurs le titre de l’unique album de Tones On Tail – l’est bel et bien. Go!, qui ouvre fort logiquement les hostilités (devenu un classique des dancefloors et des compilations « post-punk », le titre a été plébiscité par des musiciens aussi différents que Black Strobe ou… Moby, qui l’a même échantillonné), permet de s’en rendre compte.

A l’écoute du disque frappe avant tout la variété des univers explorés, et des moyens employés par le groupe pour mieux distendre le cadre de la pop : porté par des lignes de basses tantôt ondoyantes, tantôt surpuissantes, on navigue d’un dub obsédant à une new-wave spectrale, parfois instrumentale (You, The Night & The Music, idoine conclusion de cette anthologie), qui n’hésite pas à convoquer boîte à rythmes, saxophones fébriles et bruits bizarres. Frappant, aussi, le talent des musiciens – Daniel Ash en particulier, qui s’affirme ici pour ce qu’il est : un guitariste magnifique (Christian Says, Burning Skies, Twist), doublé d’un chanteur/songwriter de grand talent, dont on peut mesurer au passage ici tout ce qu’il apportait à la musique de Bauhaus. Ses textes surréels – rappelant parfois les délires de Wire – ne sont pas pour rien dans la force de fascination qui émane de sa musique. Ils font mouche dès A Bigger Splash, tout premier morceau publié par le groupe, hommage au fascinant film réalisé en 1974 par Jack Hazan avec  le peintre David Hockney : « It is very good advice to believe / Only what an artist does », susurré par Ash, sonne alors comme un manifeste.

Les deux plus beaux morceaux sont les plus longs, et ont en commun de présenter des intros instrumentales d’une longueur inhabituelle pour l’époque. La narcotique ballade Rain (« She said, time to crush this feeling / Writing very long letters as soon as it rains… ») semble préfigurer à la fois l’électronica de Boards Of Canada et la pop saturée d’effets du shoegazing, avec son intro quasi ambient finissant par accoucher d’une chanson qui pourrait rivaliser avec les vignettes minimalistes et fulgurantes du Brian Eno 70’s. Twist, surtout, ultime morceau du groupe ici « extended » d’une minute trente, est sans doute son chef-d’œuvre ; cette magnifique ballade pour lequel le terme « lynchien », si galvaudé, semble avoir été forgé, et qui condenserait tous les fantasmes américains de Daniel Ash, est d’ailleurs selon son auteur lui-même le morceau qui résume le mieux la musique et le projet de Tones On Tail. Avec sa boîte à rythme martiale, « suicidaire », et ses cris de mouettes, ses textes cryptiques (« As tomorrow’s man and a topless bee / Jump over your head, remember me / Don’t get confused by a dying sky and sea / The panda club has an odds on bet / Mr. music man needs a string quartet / On the planet where the alphabet starts with z… ») et ses guitares atomiques, ce morceau déploie pendant plus de 6 minutes une structure labyrinthique, agencée autour d’une étourdissante succession de gimmicks et de motifs de guitare. Modern psychedelia, indeed. Et chant du cygne d’un groupe dont les productions s’inscrivent rétrospectivement dans l’une des périodes les plus passionnantes des années post-punk : celle qui vit un certains nombres de musiciens britanniques donner naissance, en groupe (Siouxsie And The Banshees avec l’album A Kiss In The Dreamhouse, Section 25 avec The Key Of Dreams) ou en solo (Robert Smith avec The Cure ou The Glove, ou encore Colin Newman, dont la « weird pop » baroque et beckettienne paraissait à l’époque sur le label 4AD), à un psychédélisme d’un genre nouveau, à la fois élégant et décadent. Un psychédélisme dont la pochette de l’album Pop (qui assurément vaudrait aujourd’hui au groupe les foudres de la censure) pourrait offrir une parfaite traduction visuelle – comme si la pop, c’était cela : un visage de femme dans le corps totalement nu d’une fillette, marchant en équilibre au milieu de la nature, à la fois animale et cérébrale, touchante et incongrue.

(David Sanson)

1. Beggars Banquet avait déjà publié en 1998 le double CD Everything!, qui présente l’avantage de l’exhaustivité (et celui de proposer l’intégralité des titres de l’album Pop dans l’ordre originel).

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