‘Pygmalion’, album modèle

26 avril 2013 § 4 Commentaires

Je crois bien n’avoir jamais eu l’occasion d’évoquer dans une chronique l’album Pygmalion de Slowdive ; tout simplement parce qu’en 1995, année de sa sortie, je n’écrivais pas encore sur la musique. Ce CD, que j’avais perdu, ce dont j’ai profité pour racheter la version rééditée en 2010 par Cherry Red, proposant en bonus un second disque de « démos » – un jour, il faudra écrire quelque chose sur cette tendance actuelle, chez les groupes rock plus ou moins cultes, à exhumer leurs maquettes, comme cela était depuis longtemps l’usage dans le jazz : est-ce le signe que ces disques, ou ces groupes, ont atteint le statut de « classiques » ? c’est en tout cas une pratique souvent des plus instructive, aussi bien pour le fan, le critique, que pour le musicien –, est revenu ces jours-ci squatter ma platine, comme toujours avec insistance, renforçant à chaque nouvelle écoute ma conviction toute personnelle qu’il s’agit bien là d’un des 10 meilleurs disques rock des années 1990 (1). Et de l’une des meilleures incarnations de cette vague psychédélique britannique qui, d’A.R. Kane à Seefeel, s’est déployée dans le sillage du shoegazing et en parallèle de l’essor des musiques électroniques. Pur produit de studio (en attestent les démos, 12 compositions plutôt quelconques, et dont seuls quelques rares éléments – un sample, un son, deux titres (et encore, méconnaissables – voir Miranda) – subsistent dans la version finale du disque ; c’est d’ailleurs aussi pourquoi il importe d’écouter cette musique autrement que dans une version mp3 médiocre, sur un système hi-fi correct), gorgé d’effets en tout genre, Pygmalion est tout bonnement l’un des albums les plus lysergiques de ma discothèque. C’est aussi le chant du cygne d’un groupe qui fait aujourd’hui l’objet d’un fervent retour en grâce, après avoir été victime à l’époque – entre autres – de la versatilité de la presse britannique.

Né à Reading (Berkshire) à la fin des années 1980 autour du couple formé par Rachel Goswell et Neil Halstead, très tôt porté aux nues par le NME et consorts (sorti sur Creation, leur single Catch The Breeze atteint la première place des charts indépendants en 1991, année où le groupe tourne aux Etats-Unis en première partie de Blur), intronisé fer de lance de la vague ironiquement baptisée shoegaze, Slowdive sera en effet tout aussi vite cloué au pilori en même temps que ladite vague se trouvait balayée par les suivantes – le grunge et la britpop principalement. C’est ainsi dans un climat chaotique que Slowdive aborde, courant 1994, l’enregistrement de son troisième album : le bassiste Nick Chaplin et le guitariste Christian Savill ont déserté le navire, las des problèmes de drogue de Neil Halstead ainsi que de son penchant de plus en plus prononcé pour une musique électronique alors en plein essor (en témoigne le très électronique EP 5, paru à l’automne 1993), et c’est donc pratiquement en solo, avec parfois la voix de Rachel Goswell et quelques motifs rythmiques de Ian McCutcheon, que le cofondateur de Slowdive va réaliser ce Pygmalion (qu’il aurait donc pu baptiser plutôt Galatea). Publié en février 1995, le disque vaudra au groupe d’être viré par Creation – qui venait de toucher le jackpot avec le premier album d’Oasis, et escomptait un album bien plus formaté –… une semaine après sa sortie.

On a parfois pu dslowdive-pygmalionire de Pygmalion qu’il avait été délibérément conçu par Halstead comme un ultime bras d’honneur à un label avec lequel les relations n’avaient cessé de se détériorer. Toujours est-il que ce disque, qui suffit à distinguer le groupe du tout-venant des épigones de My Bloody Valentine au rang desquels on l’avait hâtivement rangé, apparaît comme le successeur logique de Souvlaki : un album sur lequel s’éployaient de premières ambitions atmosphériques, et des velléités expérimentales qui culminaient sur deux morceaux réalisés en collaborations avec Brian Eno – à l’origine sollicité par le groupe pour produire tout le disque – au terme d’une session studio que Halstead décrivit plus tard comme « l’une des expériences narcotiques les plus surréelles de [s]a vie ».

Car Pygmalion est bel et bien un disque ambient. S’il ne contient aucun morceau instrumental, il ne comporte guère davantage de véritables « chansons » au sens traditionnel, couplet/refrain du terme (hormis l’emblématique Blue Skied an’ Clear, qui donna jadis son titre à une excellente compilation hommage publiée par Morr Music, et ces deux folk-songs quasi traditionnelles (on dirait presque du Current 93) que sont Visions of La et All of Us). Lents, dilatés et hypnotiques, aussi répétitifs que ce mouvement de balancier d’une pendule auquel font bien souvent songer les scansions de la batterie, les morceaux, sur lesquels planent (c’est le mot qui convient) la voix traînante de Neil Halstead et les chœurs éthérés (là encore, c’est le mot) de sa compagne, se développent généralement suivant des structures simples : quatre accords de guitare descendants (Rutti), un unique arpège (Miranda)… Trellisaze consiste en un unique accord de guitare et un gimmick de quatre notes de piano : tout le reste n’est qu’ornementation… Ainsi la force de ces compositions fragiles, qui distordent à l’extrême le format « pop », tient-elle tout entière au travail de production, et aux partis pris radicaux adoptés pour celui-ci. Chaque élément instrumental, chaque piste semblent en effet avoir été passés à travers une myriade d’effets (reverb, delay, écho…), traitements électroniques exagérés, presque baroques, qui s’étirent à n’en plus finir, passant même par moments au premier plan, jusqu’à constituer la trame principale des chansons (la fin de Trellisaze !) : l’effet, le phénomène sonore cultivé pour lui-même, et même poussé à bout, voilà ce qui forme la véritable dramaturgie de ces neufs longs morceaux cotonneux et linéaires au fil desquels l’oreille, constamment fascinée, va de surprise en surprise (voir par exemple la soudaine augmentation du volume sonore au détour de Crazy For You).

Mais le plus admirable, c’est surtout la manière dont le travail de mixage et d’égalisation parvient à articuler ces différents plans sonores, et dont toutes ces pistes s’imbriquent pour former au final une espèce de voile diaphane, une trame impondérable : la sobriété à laquelle aboutit cette débauche d’effets conjugués, la légèreté presque impalpable que parvient toujours à garder ce magmatique empilement de textures vibratiles ; ces batteries soyeuses, caressantes, ces basses – souvent au premier plan – rondes et polies, ces guitares qui parfois se déchaînent dans le fond, ces voix démultipliées et archiréverbérées, ces panoramiques majestueux… Pygmalion est un disque à la fois calme et extrême, dépouillé et foisonnant, éminemment apathique et furieusement intemporel. Une réussite que Neil Halstead, pas davantage en solo qu’à travers son projet Mojave 3, n’a, selon moi, jamais réussi à égaler par la suite.

1. A ranger tout près des derniers Talk Talk, du Loveless de My Bloody Valentine (dont il constitue comme la version minimaliste, le versant spleenétique) et du Hex de Bark Psychosis (le groupe au sujet duquel fut pour la première fois employé le terme de « post-rock ») ; tout près aussi, à la décennie précédente, de l’inépuisable, immarcescible Victorialand des Cocteau Twins, et, à la décennie suivante, du non moins précieux A Continual Search For Origins de Rothko.

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