Hamlet, spectre de Laforgue

12 avril 2013 § 1 commentaire

Les excellentes éditions Vagabonde ont le bon goût de rendre accessible aujourd’hui (vendredi 12 avril) un très grand petit texte : le Hamlet (1885) de Jules Laforgue (1860-1887), chef-d’oeuvre de prose poétique, et surtout de drôlerie spleenétique, est de ces livres brefs – comme le sont le Voyage d’hiver de Perec, le Bartleby de Melville ou L’Occupation des sols de Jean Échenoz, comme le fut aussi la vie de son auteur –, de ces secrets bien gardés que l’on aime à partager avec tous ceux que l’on aime. Voilà tout juste dix ans que j’ai découvert ce texte étrange et fascinant, gothique et co(s)mique, lorsque Thibault de Montalembert l’avait interprété à la Maison de la Poésie à Paris ; et je suis heureux aujourd’hui d’avoir pu contribuer à cette édition – qui associe ce Hamlet à un montage de textes de l’un des grands admirateurs de Laforgue, et des grands relecteurs de Shakespeare : Carmelo Bene – au moyen d’une préface que l’on peut lire ici.

(Il y aurait beaucoup d’autres choses à dire encore pour introduire ce texte aussi riche que bouleversant, moins parodique que parabolique : convoquer par exemple la figure de Salomé, abordée aussi bien par Jules Laforgue que par Carmelo Bene (via Oscar Wilde), personnage aussi lunaire que celui de ce « cosmiquement désespéré » poète qui aimait tant les soli de lune ; évoquer aussi, logiquement, celle de Pierrot, omniprésente chez Laforgue (dont le Pierrot fumiste fait écho à ce Pierrot sceptique qui est l’unique pièce de J. K. Huysmans – une pantomime coécrite en 1881 avec Léon Hennique). Mais trêve d’échos et de spectres, je préfère reproduire ci-dessous une version alternative de mon texte de préface, davantage centrée sur Jules Laforgue et sur la dimension autobiographique de son Hamlet. Et renvoyer d’un clic à ce portrait de lui, brossé par Rémy de Gourmont, que l’on peut lire sur le site de Vagabonde.)

/ / / / / / / / / / / Hamlet, spectre de Laforgue / / / / / / / / / / /

« L’adolescent évanoui de nous aux commencements de la vie et qui hantera les esprits hauts ou pensifs par le deuil qu’il se plaît à porter, je le reconnais, qui se débat sous le mal d’apparaître : parce qu’Hamlet extériorise, sur des planches, ce personnage unique d’une tragédie intime et occulte, son nom même affiché exerce sur moi, sur toi qui le lis, une fascination, parente de l’angoisse. (…) S’avance le seigneur latent qui ne peut devenir,
juvénile ombre de tous, ainsi tenant du mythe. Son solitaire drame !… »
Stéphane Mallarmé, « Hamlet »,
Crayonné au théâtre, La Revue indépendante,
avril et juillet 1887.

Hamlet ou les suites de la piété filiale a été achevé au début du mois d’août 1885. Avec ce texte, Jules Laforgue, né (comme Lautréamont, comme Supervielle) à Montevideo, en 1860, fête ses vingt-cinq ans. Au début de ce même été ont paru, à Paris, les Complaintes, son premier vrai recueil de poèmes ; publication quelque peu éclipsée, ironie du sort, par celle d’un autre livre, intitulé Les Déliquescences et signé d’un mystérieux Adoré Floupette (avatar de Gabriel Vicaire et Henri Beauclair), qui est un pastiche de cette poésie dite « décadente » à laquelle on rattache Laforgue. Écrit en Allemagne, où l’impécunieux poète est depuis 1881 le lecteur d’Augusta de Saxe-Weimar-Eisenach, reine de Prusse et première impératrice allemande, Hamlet paraîtra à la fin de l’année suivante, en novembre 1886 et en trois livraisons, dans la revue La Vogue de l’ami Gustave Kahn. Entre-temps, Laforgue aura passé le réveillon en solo au Danemark, à Helsinborg/Elseneur : là, par un jour tout gris que l’on imaginerait volontiers être un dimanche, il a composé les vers qui serviront de Préface à l’un des recueils posthumes de ses derniers poèmes, Fleurs de bonnes volontés (1890), dans lequel on trouve pléthore d’épigraphes tirées de Shakespeare en général, et d’Hamlet en particulier. Entre-temps, surtout, Laforgue sera tombé amoureux, à Berlin, de la jeune fille qui lui donne des leçons d’anglais, Leah Lee. Il l’épouse à Londres le 31 décembre 1886. Avec elle, il va ensuite brièvement retrouver Paris, et cette pauvreté dans laquelle il s’éteint l’été suivant. Leah Lee Laforgue mourra l’année d’après, elle aussi tuée par la phtisie à l’âge de vingt-sept ans. Ni l’un ni l’autre ne verront paraître des Moralités légendaires, recueil dont Hamlet constitue le texte inaugural, précédant d’autres brillantes variations sur les figures de Lohengrin, Pan, Persée et Salomé.

Vagabonde : telle sera ensuite, d’abord, la postérité de Jules Laforgue. Dans le monde anglo-saxon, il sera l’une des influences essentielles de l’imagisme d’Ezra Pound, d’un T.S. Eliot. En Argentine, Julio Cortázar le rangera parmi les grands « Jules » qui composent son panthéon personnel. En France, grâce aux bons soins de quelques grands esprits – Paul Claudel, Jean Dubuffet jadis, puis Daniel Grojnowski (1), éditeur de ses œuvres, et tous les comédiens qui, sur les traces de Jean-Louis Barrault, qui le joua dès 1939 au Théâtre de l’Atelier, ont porté à la scène ce Hamlet-là –, l’œuvre poétique de ce « grand lunaire » (Claudel) commence à peine à nous apparaître dans toute sa grandeur singulière. Et lunaire, donc.

De cette grandeur, de cette originalité, le présent texte en prose donne finalement une très exacte idée. En Italie, Carmelo Bene (1937-2002) ne s’y est pas trompé, si l’on en juge par l’insistance avec laquelle il est revenu à ce Hamlet, par la manière dont il s’en est servi dans son entreprise de relecture du théâtre shakespearien. Sur scène – sous forme de théâtre (1967, 1974), d’« opérette inqualifiable » (Hommelette for Hamlet, 1987) ou de concert-spectacle (Hamlet Suite, 1994) – aussi bien qu’au cinéma (Un Hamlet de moins, présenté en 1973 au Festival de Cannes). Le montage de textes donné ici en appendice témoigne de l’intime compréhension qui unit cette figure centrale et flamboyante de la scène artistique italienne et l’angélique Jules Laforgue. De l’écho singulier qu’a rencontré en Bene ce texte qui, s’il était un parfum, s’appellerait Esprit d’Hamlet.

Avant Heiner Müller, Jacques Lacan ou Yves Bonnefoy, parmi tant d’autres, la figure, triste figure d’Hamlet n’aura eu de cesse de fasciner les Symbolistes, qui voient en lui l’incarnation du déchirement intérieur auquel est voué l’honnête homme moderne : l’emblème d’une quête d’idéal que toujours viendraient contrarier le pressentiment tragique de l’absolue vanité des choses, les contingences d’une vie si désespérément quotidienne. En gros, comme le dirait Vincent Macaigne (2), une «  espèce de gothique ».

Laforgue n’envisage pas autrement le mythique solitaire d’Elseneur : le prince shakespearien est bien, pour lui aussi, ce « seigneur latent qui ne peut devenir » qu’au même moment, Mallarmé dépeint dans ses carnets. Mais le Hamlet de Laforgue, poète nourri de Schopenhauer et de La Philosophie de l’Inconscient de Hartmann, est d’une étoffe bien plus précieuse que celle dont sont faits les ordinaires bréviaires « fin de siècle ».

Par la grâce avec laquelle ce poète étale ses prodigieux dons de styliste ; la beauté de la langue, son rythme si particulier (et dont la modernité frappe tout particulièrement dans les quelques fragments de proses épars qui nous restent de lui), ce sens de l’image et cet art de la description, une délicatesse que vient souligner, par contraste, un goût pour des couleurs quasi expressionnistes. Par l’humour, aussi, qui imprègne ce texte comme, au reste, toute l’œuvre de son auteur ; le sourire constant qui, tapi au coin des phrases, n’en rend la mélancolie que plus térébrante. Et qui rappelle combien l’esprit « fin de siècle » était avant tout cela : un esprit. Dans le monde de ces poètes qui savent combien l’ironie, la fantaisie, la dérision sont les meilleurs armes de la sensibilité, et les plus élégants antidotes au pessimisme, la fumerie d’opium n’est jamais loin du café-concert. Laforgue n’a pas oublié ces joyeuses années 1878-1880 où, avec le groupe des Hydropathes, présidé par le poète Émile Goudeau (et qui comptait dans ses rangs Alphonse Allais et Charles Cros), il s’adonnait au rire « fumiste ». Rire jaune comme un soir tombant prématurément sur Elseneur ; humour noir comme l’éternelle redingote de notre grand lunaire au destin de comète – ou de cigarette.

 *                     *

*

« Essai » (Carmelo Bene), poème en prose, nouvelle ? Il importe peu de qualifier cet inclassable autant qu’étincelant pastiche de la tragédie d’Hamlet, dans lequel l’écrivain a redonné aux personnages les noms des protagonistes – Fengo, Horvendil, Gerutha – du drame dépeint vers l’an 1200 par le moine danois Saxo Grammaticus dans sa Geste des Danois, l’une des sources de Shakespeare. Car en vérité, si, comme l’a écrit Yves Bonnefoy, « pour comprendre Laforgue, c’est à la question Hamlet qu’il faut s’attacher d’abord », c’est parce que cette « figure du poète impuissant »(3) qu’y dépeint Laforgue ressemble trait pour trait à la sienne propre, au moral comme au physique.

Émile Laforgue le disait à Paul Léautaud, venu le questionner sur son frère pour son recueil de la série Poètes d’aujourd’hui : « Pour le connaître, vous n’avez qu’à lire son Hamlet. Il est là tout entier. C’est lui qu’il a peint. La ressemblance est frappante. » Jules n’avait-il pas fait paraître, le 22 octobre 1886, dans la revue Le Symboliste, un bref poème en prose, À propos de Hamlet, qui imaginait un dialogue entre le poète et un héros qui aurait très bien pu être son double ? Ainsi la force du Hamlet de Laforgue tient-elle aussi à ce qu’il peut se lire comme un autoportrait en pied, sinon en vers, une tentative d’autobiographie d’autant plus poignante que l’on sait combien ladite biographie allait rester brève.

Au lendemain de la mort du poète, Rémy de Gourmont écrivait : « L’intelligence était d’une belle qualité dans Laforgue ; il se serait reconquis, si une longue vie lui avait été donnée. Son ironie serait allée très loin. Il y avait dans ce jeune homme de génie, l’étoffe, peut-être, d’un Jonathan Swift ; mais d’un Swift tempéré par le sentiment et par la poésie. Toute sa vie, même si elle avait été très longue, Laforgue l’eût passée à surveiller la lutte perpétuelle qui se livrait en lui entre l’intelligence et la sensibilité, et cela nous eût donné les plus belles œuvres, les plus vivantes. » Parce que Jules Laforgue, comme le disait Gustave Kahn en 1922, est « un printemps qui s’est fané avant de s’épanouir en magnifique été », il est ainsi très émouvant d’entendre percer, derrière les atermoiments d’Hamlet juché dans sa tour – ses rêves d’art, de grandeur et de gloire, sa mordante drôlerie et son cœur d’artichaud, sa sensibilité à fleur de peau et sa collection d’Ophélies –, la voix de l’auteur. D’éprouver les affinités prémonitoires entre ce prince de mots « cherchant à tâter d’invisibles antennes le Réel » et ce poète qui se définissait lui-même comme « cosmiquement désespéré », dont on n’aura toutefois pas eu le temps de mesurer l’étendue du désespoir. « Sans ironie, sans humour, impossible d’être sensible », disait le compositeur Jehan Alain (1911-1940). Maître de l’ironie sentimentale, Laforgue, en Ariel tabacomane, l’avait précédé au paradis des artistes disparus avant d’avoir pu tenir leurs promesses. Artistes non pas « sans œuvres », mais dont la générosité n’aura pas eu le temps d’être prodigue ; artistes aux desseins voués à demeurer conjectures, à la grandeur éternellement latente ; mortalités légendaires. Le Hamlet de Laforgue nous montre l’exemple, qui nous invite à lui rêver à notre tour une postérité posthume.

Paris, janvier 2013

1. Voir en particulier l’article « Jules Laforgue et les usages du mythe », in Vortex, revue de l’association Jules Laforgue, n° 2, Liège, 1998.
2. Dans Au moins j’aurai fait un beau cadavre, adaptation d’Hamlet, au titre très laforguien, créée au Festival d’Avignon 2011.
3. Yves Bonnefoy, « Hamlet et la couleur », in James A. Hiddleston (éd.), Laforgue aujourd’hui, Paris, José Corti, 1988.
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§ Une réponse à Hamlet, spectre de Laforgue

  • Vagabondage dit :

    Merci pour cette primeur , qui exauça l’invocation secrète de nouvelles ..littéraires . Avec cette promesse de sens .. la légereté grave , loin de l’agitation ambiante , ce fut un beau moment passé au plus près de l’intériorité du poète .

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