Review Memories #7 : The Cure, ‘Faith’ (1981/2005, Mouvement)

14 mars 2013 § Poster un commentaire

Cover FaithDans une semaine est supposé s’achever l’hiver : il est plus que temps d’exhumer cette chronique que j’avais écrite en 2005 pour le site de Mouvement, trop heureux de pouvoir mettre à profit sa réédition en format « Deluxe » pour enfin parler de cet album qui, 20 ans plus tôt, avait changé ma vie. Je n’ai jamais oublié, je n’oublierai sans doute jamais le moment où, de retour de l’Intermarché de Châteauroux où je venais d’en faire l’acquisition, je posai pour la première fois ce vinyle sur ma platine ; allongé sur la moquette, dans la chaleur de ma chambre, tandis qu’au dehors la nature désolée s’enveloppait d’une précoce pénombre, ladite moquette se transformait soudain en un tapis volant, à mesure que je m’enfonçais dans les méandres de ces huit chansons hypnotiques, fascinantes, et découvrais que le rock était capable de me donner des frissons que jusqu’à présent, je n’avais éprouvés qu’avec les œuvres « classiques »…

Le propre des grands albums est sans doute que nos chansons favorites varient avec le temps, que chacun de ses morceaux devient alternativement, à un moment ou à un autre, tôt ou tard, notre préféré. Aujourd’hui encore, à mesure que je les égrène encore une fois au casque, je ne saurais dire laquelle de ces chansons m’émeut le plus – The Holy Hour, Other Voices – même si le diptyque final reste pour moi indépassable – avec cette chanson-titre qui est sans doute mon morceau fétiche de Cure (et aussi l’un de ceux dont les incarnations live successives sont les plus fascinantes à suivre : Robert Smith y ajoute presque toujours un couplet supplémentaire, ainsi qu’un solo de guitare toujours différent, régulièrement impressionnant). Je n’ai pas grand-chose à ajouter au texte qui suit, si ce n’est quelques informations glanées sur Wikipedia : 1/ c’est en septembre 1980 que le groupe serait entré en studio, et non en février 1981 comme je l’écris ci-dessous (sans doute après l’avoir lu dans le livret) ; mais il est vrai que cette première session s’est toutefois avérée stérile, de multiples séjours en studio ayant finalement été nécessaires à la composition, puis à la réalisation de cet album (d’où l’intérêt du CD de bonus de la présente édition) ; 2/ c’est sur Faith que le groupe utilise pour la première fois la guitare baryton et la basse six-cordes. Peut-être aussi insisterais-je davantage sur ce morceau bonus, Carnage Visors, à l’origine inclus sur la version cassette de l’album : 28 minutes et quelques d’une musique destinée à un film aujourd’hui invisible, lente déambulation à travers un paysage que chacun est libre d’imaginer (une nature désolée s’enveloppant d’une précoce pénombre, par exemple), je me rappelle avoir lu quelque part cette anecdote selon laquelle Lol Tolhurst était chargé de verser régulièrement du vin dans la bouche de Robert Smith tandis que celui-ci enregistrait l’interminable ligne de la basse…

THE CURE – Faith (Deluxe Edition) (Fiction/Universal)

Lorsque The Cure, le 2 février 1981, entre en studio pour enregistrer son troisième album, le groupe est devenu un trio après le départ de Michael Dempsey (claviers), à la fin de l’été 1980 et au terme d’une tournée australienne éprouvante : autour de l’omnipotent Robert Smith (guitare, chant, claviers), le bassiste Simon Gallup (toujours membre du groupe aujourd’hui, après s’en être séparé entre 1982 et 1985) et le batteur Laurence Tolhurst (qui quittera The Cure en 1989). Il a surtout énormément évolué depuis ses premiers pas discographiques, encore empreints d’une énergie et d’une concision directement héritées du punk : Seventeen Seconds, son album précédent, tranchait déjà radicalement, par sa profondeur de son et sa mélancolie générale, avec la hargne virevoltante de Three Imaginary Boys, premier LP des Anglais (1979). Faith, dont la production est confiée à Mike Hedges, va radicaliser encore ces options de production, précipiter plus avant le groupe dans cette descente aux enfers introspective qui s’achèvera bientôt avec Pornography, le disque suivant, généralement considéré comme le chef-d’œuvre de Cure, et qui clôt ce qui est aujourd’hui désignée sous le nom de « trilogie glacée » : si Seventeen Seconds était une sorte d’ode à la mélancolie, si Pornography sera une apologie du désespoir (et de l’énergie et de la colère qui vont avec), on peut considérer Faith, étape intermédiaire, comme l’album de la tristesse. A l’époque de l’enregistrement, le groupe vient d’être éprouvé par la mort de plusieurs de ses proches, la maladie incurable de la mère de Tolhurst, et c’est probablement ce qui conduit Robert Smith à s’intéresser de près à la question de la foi, cette question qui va donner son titre au disque. Au plan musical, Smith se passionne pour les vertus hypnotiques des mantras indiens et du chant grégorien, ce qui se fera également sentir dans ses compositions. A la même époque, par ailleurs, les musiciens tendent à systématiser leur consommation de drogue et d’alcool : cela se répercutera certes négativement sur le déroulement de l’enregistrement (comme le raconte Johnny Black dans le très instructif texte du livret de la présente réédition) ; mais c’est peut-être aussi ce qui aidera, dans le même temps, Robert Smith et les siens à libérer une créativité inouïe, amniotique et symbiotique, à opérer cette radicalisation du matériau musical (il suffit d’écouter les maquettes présentées dans le second CD pour constater l’évolution enregistrée sur les versions finales) qui permet d’emmener leurs morceaux ailleurs, dans des territoires jusqu’à présent inconnus, en leur imposant un traitement d’une audace et d’une cohérence étonnantes.

Alors que le son de Seventeen Seconds était doux, singulièrement étouffé (un peu comme si la musique nous parvenait à travers une cloison), ce qui frappe dès les premières mesures de The Holy Hour, le morceau d’ouverture, ce sont au contraire les reliefs de la production : avec sa mélodie entêtante et répétitive et son tempo médian, The Holy Hour aurait pu faire partie de la collection de folk-songs neurasthéniques qui compose Seventeen Seconds, sorte de rencontre entre Nick Drake et Ian Curtis ; mais en soumettant ce morceau à un traitement sonore radicalement différent, le groupe montre qu’il est déjà ailleurs, passé à autre chose, ou plutôt, soucieux de creuser plus avant son sillon introspectif, de traquer l’émotion à vif. Le son de Faith se décompose en quatre niveaux : une basse énorme, constamment au premier plan, et parfois même doublée de façon panoramique ; au centre, une batterie minimale (les cymbales ne sont quasiment pas utilisées), très réverbérée, mais non pas « à la mode des 80’s », plutôt pour en clarifier la sonorité tout en donnant l’impression d’une boîte à rythmes fragile, humaine ; à l’arrière-plan, des guitares et des voix démultipliées, également magnifiques aiguisent littéralement (c’est-à-dire : rendent plus aigus), ces reliefs graves et sombres, elles forment le cœur de la musique et pourtant, il faut faire un effort pour les atteindre ; enfin, des claviers vaporeux, d’une grande discrétion (sauf sur The Funeral Party, qui leur donne le premier rôle), enveloppent le tout comme une vaste toile peinte. A cela s’ajoute le recours systématique mais néanmoins magistral (car jamais ils ne noient la musique : ils l’aident juste à noyer l’auditeur) à certains effets : réverbération (et notamment ces réverbérations inversées qui produisent un résultat saisissant lorsqu’elles sont appliquées sur les voix – voir la fin de Faith), écho, delay, un soupçon de flanger de-ci de-là… En fait, l’impression est un peu similaire à celle, paradoxale, produite par l’album Closer de Joy Division : une sensation étrange d’espace et d’étouffement, de clarté et d’intense obscurité – comme si le disque était un univers en soi, le fruit d’une étrange collectivité (Faith est sans doute l’une des œuvres de Cure les plus « démocratiques », « véritablement un album de groupe » selon son porte-parole Robert Smith). Un univers à la fois autiste et pourtant édifiant, qui procure un sentiment d’exclusive et, dans le même mouvement, parvient à élever l’auditeur, à le rendre meilleur.

A The Holy Hour succède Primary, l’un des deux morceaux rapides du disque (son tempo a été accéléré de manière à en faire une pop song, et donc un single), qui, bien qu’il s’agisse de l’un des emblèmes du répertoire de ses auteurs, est peut-être le titre le plus faible du disque, celui qui s’intègre le moins bien à son développement. Toutefois, l’écoute de la version « demo » présente sur le second CD, beaucoup plus mélodieuse, jette sur Primary une lueur nouvelle, et permet de le prendre pour ce qu’il est réellement : une ultime diversion, une dernière tentative de s’égayer avant de s’abandonner à ce voyage initiatique, au bout de la foi, qui fait naviguer l’auditeur du désespoir au recueillement. Other Voices, All Cats Are Grey, The Funeral Party, autant de diamants noirs qui résonnent comme de longues plaintes, de mantras électriques, trois lamenti jamais geignards ou complaisants, toujours justes. Doubt, l’autre morceau rapide – en fait, les deux faces de l’album semblent se répondre de manière symétrique, Doubt faisant écho à Primary, The Drowning Man à Other Voices, etc. –, a beau contenir ce que Smith considère comme le pire texte qu’il ait jamais écrit, il s’intègre pourtant parfaitement à cet étrange requiem, grâce, probablement, à deux éléments que The Drowning Man, la chanson suivante, va magnifier : l’effet saisissant des contre-chants (qui surlignent de manière récurrente la pureté androgyne de la voix de Robert Smith) et la beauté d’un jeu de guitare à la sonorité (et sobriété) inimitable(s). The Drowning Man, c’est l’une des plus belles et émouvantes chansons de Cure, d’une grâce en apesanteur, suspendue entre les échos de la batterie, une basse qui décline trois mêmes notes d’octave en octave, et un tapis de voix éthérées qui ne rend que plus poignante la voix principale (écouter notamment le passage : « I wish it was all true / It wish it couln’t be a story ») : ce timbre désarmant, à la fois lointain et intime et comme venu de nulle part, dont on ne pourrait dire – si l’on ne connaissait trop bien la personnalité qui se cache derrière – s’il émane d’un homme ou d’une femme. La voie est tracée menant à cette chanson-titre qui restera peut-être comme le morceau ultime de Cure, d’une beauté à couper le souffle, littéralement indescriptible…

Fantomatique, frissonnant, on a l’impression que le voyage a duré des jours et pourtant, Faith ne dure qu’une petite demi-heure et ne contient que huit plages. Mais il les contient à tous les sens du terme, comme on contient une émotion, la réprimant tout en l’exprimant par d’autres biais, pudiquement, mais sûrement. Et c’est précisément la succession de ces plages – par leur structure même (ces chansons ne comportent pas réellement de refrains, font plutôt l’effet de mélodies continues, descendantes, « à tiroir », réitérées jusqu’à provoquer un effet répétitif et hypnotique) comme par la grâce d’une production qui en souligne les vertus dynamiques – qui fait que l’auditeur, comme il tournerait machinalement les pages d’un album, est entraîné dans leur sillage. Dans cette spirale sonore cotonneuse et insidieuse – d’un coton imbibé d’éther –, happé par ce monde musical en soi, monde à la fois claustrophobe et vertigineux.

Aujourd’hui, on peut donc prolonger l’écoute de ce disque fondateur de la cold wave par une pléthore d’inédits et de raretés. Si certains ne s’adressent qu’aux seuls fans, d’autres, en revanche, sont riches d’enseignements – quatre en particulier : Carnage Visors, morceau de 30 minutes (!) destiné à accompagner le film du même titre, réalisé par Ric Gallup, frère de Simon, projeté en première partie de ses concerts de l’époque, longue et lente procession dont l’écoute pénètre et envoûte ; la version live de Faith, qui témoigne de la force que ce titre peut prendre sur scène, où Smith improvise presque à chaque fois un couplet supplémentaire et un solo de guitare régulièrement sublime dicté par son état d’esprit du moment ; celle de Forever, un morceau très rock que le groupe n’a jamais enregistré, mais très souvent joué sur scène entre 1981 et 1985, ici d’une grande puissance ; enfin, le single Charlotte Sometimes, déjà publié par ailleurs mais dont on ne se lasse pas d’écouter la mélodie entêtante. On peut également toujours prolonger l’écoute de Faith par celle de Pornography, brûlot autodestructeur brûlant d’une rage insane, malsaine, et pourtant stupéfiante…

Faith est un album à écouter de préférence lorsque le ciel est d’une couleur aussi grise que sa très belle pochette (conçue par Porl Thompson, futur guitariste de Cure, et Andy Vella, elle montre une photo floue faisant ressortir la silhouette de l’abbaye de Bolton, une obsession d’enfance de Smith : c’est peut-être l’élément le plus « gothique » jamais utilisé par un groupe dont la musique – et Faith est l’occasion de s’en souvenir, qui fait en permanence primer la suggestion et le dépouillement sur l’emphase et l’outrance – n’a jamais eu grand-chose à voir avec ce mouvement). Un album dont, vingt ans plus tard, l’écoute de cette version, remasterisée d’une manière à faire saillir davantage encore les richesses de sa production, procure toujours le même sentiment : l’émotion qui y est constamment à l’œuvre n’a pas pris une ride, et c’est bien le signe de la grandeur de ce disque, l’une des réussite les plus extrêmes, les plus singulières, les plus intègres et les plus intenses de la musique post-punk.

(David Sanson)

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