Copains clopant

18 janvier 2013 § Poster un commentaire

travaillant ces derniers jours à un texte sur Jules Laforgue (que l’on pourra lire sur ce blog le moment venu), le non-fumeur que je suis devenu depuis bientôt 3 mois a été arrêté par quelques réflexions sur le rapport que ce poète mort trop jeune (de la phtisie, à 27 ans) pouvait entretenir avec la cigarette.

Je songeais bien entendu à La Cigarette, peut-être le poème de Laforgue le plus connu (« Et pour tuer le temps, en attendant la mort, / Je fume au nez des dieux de fines cigarettes… »), et à l’écho que ces vers trouvent par exemple dans ceux du merveilleux Solo de lune, posté ici même il y a quelque temps (« Je fume étalé face au ciel / Sur l’impériale de la diligence / Ma carcasse est cahotée / Mon âme danse / Comme un Ariel… »).

Et je me faisais la réflexion que la cigarette avait justement à voir avec cela : tuer le temps. Mais aussi, peut-être, avec les rêves de grandeur dans lesquels on se complaît, et leur consomption, avec cet oubli du monde qui est l’une des formes de la paresse ; avec tous ces projets qui, si j’en crois l’ami Charles Baudelaire (qui se définissait bellement comme un « paresseux nerveux »), sont une jouissance en soi, plus vraie et plus forte même que celle que pourrait jamais procurer leur hypothétique réalisation.

Cela m’a alors rappelé ce mémorable passage de La Conscience de Zeno, ce roman de 1923, chef-d’œuvre de l’Italien Italo Svevo, dont le héros passe son temps à essayer d’arrêter de fumer – et bien sûr à échouer :

« Qui sait si, cessant de fumer, je serais devenu l’homme idéal et fort que j’espérais ? Ce fut peut-être ce doute qui me cloua à mon vice : c’est une façon commode de vivre que de se croire grand d’une grandeur latente… »

De fil en aiguille, d’hyperlien en hyperlien, je suis alors tombé sur un livre/journal de Roland Dubillard, Confessions d’un fumeur de tabac français (1974), que je n’ai pas lu, mais dont ces quelques phrases ont suscité ma curiosité (et mon admiration) :

« La cigarette creuse, avec son bout allumé, un terrier dans lequel il est possible d’oublier l’urgence du monde. Il y a de la magie dans cette petite chose dont on ne parle pas. Ce soir, dans le métro, à la pensée que je n’allais pas fumer, il m’a soudain paru qu’il fallait un grand courage pour accepter le monde comme ça tout de suite. Tant qu’on accomplit cet acte futile, on se sent dispensé de vivre sérieusement, c’est-à-dire comme si on existait, comme si on était né. Non par ses effets, mais par sa combustion même, le tabac est l’oubli, comme l’alcool… »

Il paraît que Tchekhov lui aussi a écrit de belles choses sur le tabac… Mais pour conclure ce bref coq-à-l’âne littéraire, et pour rester chez les Russes, je recopierai plutôt ici ce passage de Roman avec cocaïne, roman signé en 1936 par un mystérieux M. Aguéev et redécouvert dans les années 1980, qui m’avait extrêmement marqué lorsque je l’avais découvert :

« Mais telle était déjà la force de l’habitude que, même dans mes rêves de bonheur, je pensais avant tout non pas à la sensation de bonheur, mais à tel fait qui (s’il se réalisait) me procurerait cette sensation, n’étant pas capable de séparer ces deux éléments l’un de l’autre. Même dans les rêves j’étais obligé de me représenter avant tout quelque magnifique événement de ma future existence, et ce n’est qu’après, par l’image de cet événement, que j’avais la faculté de mettre joyeusement en effervescence cette sensation de bonheur.

C’est que, jusqu’à mon premier contact avec la cocaïne, je supposais que le bonheur était quelque chose d’entier, alors qu’en réalité tout bonheur humain est une fusion astucieuse de deux éléments : 1) la sen­sation physique de bonheur, 2) l’événement extérieur qui est l’excitant psychique de cette sensation.

Et c’est seulement lorsque j’essayai pour la première fois la cocaïne que je vis clair. Je vis clairement que cet événement extérieur que je rêvais d’atteindre, pour la réalisation duquel je travaillais, je gaspillais ma vie, et que, finalement, je n’atteindrais peut-être jamais – cet événement ne m’était nécessaire que dans la mesure où, se reflétant dans ma conscience, il allait provoquer en moi une sensation de bonheur. Et si, comme je m’en étais convaincu, une minuscule pincée de cocaïne exaltait dans mon organisme cette sensation de bonheur instantanément et avec une puissance jamais encore connue jusqu’alors, la néces­sité d’un événement quelconque tombait d’elle-même, et en conséquence le travail, l’effort et le temps qu’il fallait mettre pour sa réalisation n’avaient plus aucun sens… »

Bref, qu’on m’apporte du café !

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