Review Memories #6 : Benoit Pioulard, ‘Temper’ (2008, Mouvement)

9 décembre 2012 § Poster un commentaire

Cover TemperDepuis quatre ans que je l’ai découvert, il ne se passe pas un automne sans que, sentant l’hiver s’approcher à pas feutrés comme en ce dimanche après-midi à Paris, je ne ressorte de son chic étui ce Temper, second album de l’Américain Thomas Meluch, alias Benoit Pioulard. Sa musique est l’une des rares, sur la scène « pop »/folk de la génération 00, qui m’aient réellement excité ces dernières années (avec celles des Chap, LCD Soundsystem, Liars ou, récemment, Beak>) et ce fut une maigre consolation que d’entendre récemment Simon Reynolds, dans une très intéressante interview filmée publiée par The Drone, faire peu ou prou le même constat. Bon.

La richesse des textures, la pureté du songwriting à l’œuvre ici ne cessent de m’émerveiller, qui diffusent alentour un spleen bien de saison. Deux chansons me sidèrent tout particulièrement : de ces chansons dans lesquelles l’architecture (diabolique), l’inspiration (mélodique) et la production (magnifique) semblent atteindre à une conjonction d’ordre quasi alchimique ; de ces chansons (il y aurait aussi pour rester dans les années 2000  Talby de Pinback ou encore, dans un registre plus « enlevé », l’inépuisable Newsprint de Bed, sur lesquelles il faut que je revienne un jour) qui semblent défier l’interprétation, qu’on ne peut que se borner à décrire, ou du moins essayer de. Deux chansons très brèves, comme le sont toutes celles de Benoit Pioulard, ce qui n’est d’ailleurs pas le moindre de leurs charmes :

Golden Grin (plage 4, 2’56 ») : après 20 secondes de soundcape (un de ces mini paysages abstraits, faits de boucles et d’effets, qui, sur les albums de Pioulard, tiennent autant d’espace que les chansons) arrive une fière mélodie à la guitare sèche, longue (continue, dirait Richard Wagner), richement enluminée, bancale, presque dansante avec son rythme ternaire, comme les affectionne le chanteur ; deux couplets, avec toujours ces effets de voix typiques qui semblent user de la stéréo comme pour matérialiser leur caractère proprement entêtant. Suit un passage instrumental : sur les mêmes accords, un instrument que l’on serait bien en peine de définir (un clavier ? une guitare ?), en une sorte de solo à un doigt (une note sur chaque temps, un peu dans l’esprit d’un Dead Can Dance), égrène un chant qui ne fait que mieux ressortir les multiples « tiroirs » de la mélodie. Et puis arrive le refrain (on est à 1’31 »), qui fait basculer le morceau dans un autre univers : celui d’un psychédélisme à la Cure période The Top ou Seventeen Seconds avec ces accents de flamenco maladif, qui permettent au passage de prêter l’oreille (car celle-ci est toujours très stimulée, chez Pioulard) à tout ce tapis de percussions étranges, spectrales, cheap et chétives comme chez Eyeless In Gaza, qui construit petit à petit à l’arrière-plan du morceau, et depuis le début de celui-ci, une étrange et entêtante polyrythmie… Et puis revient un nouveau couplet pour enfoncer le clou, fort de cet autre ingrédient-miracle des chansons de Benoit Pioulard : le contre-chant, qui, dans les aigus, intrique à la voix principale une autre mélodie au caractère toujours très original, très particulier, qui accentue l’atmosphère nuageuse, cotonneuse et fantomatique de l’ensemble. Une boucle de cette mélodie fournit enfin la matière d’une coda psalmodiée qui ne fait que mieux saillir le subtil échafaudage rythmique sur lequel a reposé toute cette chanson miraculée…

Et puis il y a Brown Bess (plage 10, 3’06 ») : mélodie irrésistible qui s’appuie plus ou moins sur les ingrédients susmentionnés dont la recette semble pourtant perpétuellement changeante, et hautement addictive. On peut les écouter toutes deux ci-dessous.

Je republie telle quelle la chronique publiée jadis (à l’époque) dans Mouvement, numéro 50 je crois, et qui, si l’on clique sur tous les liens émaillant le texte, peut devenir une plaisante playlist folklo-automno-vespérale. Et pendant que j’y suis, j’y adjoins le petit portrait de Thomas Meluch que j’avais signé dans la même revue, 7 numéros plus tard, à l’époque de son troisième album  un poil en deçà de ses deux prédécesseurs , Lasted : on peut télécharger celui-ci (le portrait, pas l’album), au format PDF, en cliquant, si tout va bien, .

Benoit  PIOULARD – Temper (Kranky/Differ-ant)

On avait eu, avouons-le, un peu de mal à forcer la porte de Précis, précédent (et premier) album de Thomas Meluch, ce jeune Américain de 24 ans, natif du Michigan, qui a choisi cet étrange pseudonyme de Benoît Pioulard. Mais ensuite, on avait eu encore plus de mal à en sortir, à s’extirper de ce cocon dont le magnétisme bizarre (à l’image des titres parfois francophones des morceaux) avait fini par nous happer. Ce Précis était d’une folk fascinante, qui, traversant une multitude de climats, balayait du regard l’histoire récente du genre (ou, pour le traduire en termes de name-dropping :  qui synthétisait, parfois au sein d’un même morceau, les aurores boréales de Kings Of Convenience et les frondaisons enneigées de Cure période Seventeen Seconds, le folk transversal, transcendental de Current 93 période Earth Covers Earth, d’Eyeless In Gaza période Rust Red September ou de Six Organs Of Admittance période School Of The Flower, et les escapades folktronica de ses jeunes collègues Khonnor en Angleterre ou Phon°Noir à Berlin), mais sans jamais s’y attarder. En regard de ce coup de maître, Temper n’apporte guère de changement majeur : c’est à nouveau une succession de seize plages assez brèves (l’ensemble s’étale sur moins de 40 minutes, soit la durée d’un LP) composée en majorité de chansons dont l’enchaînement est parfois interrompu de morceaux plus atmosphériques, qui rappellent que le catalogue du décidément irréprochable label Kranky fut jadis inauguré par le premier album de Labradford, et accueillit encore Tim Hecker ou Stars Of the Lid. Mais l’effet de sidération est produit est toujours aussi fort. Souvent admirablement composées – voir par exemple Idyll, Brown Bress et surtout Golden Grin –, les chansons de Benoît Pioulard forment un curieux alliage de spontanéité et d’élaboration, de fraîcheur et de maturité. Comme ces dessins dans lesquels le fusain vient emboire le tracé du crayon : derrière la ligne claire de la guitare acoustique et des superbes mélodies vocales bruit tout un monde d’ornementations sous-mixées (contre-chants plaintifs souvent extrêmement travaillés, field recordings, percussions, orgues et autres sons étranges), qui vient flouter ces morceaux comme par un effet de sfumato sonore, leur insufflant une mystérieuse aura. A la fois dense et éthérée, lointaine et intime, évidente et désaxée, grise et chaleureuse, cette folk hivernale frappe surtout par son aspect organique. Craquelantes comme le givre, chuchotantes comme les feuilles mortes sous des pas, ces compositions avancent mues par une formidable dynamique pour former au final un bloc compact et léger en même temps, déclinant une intense variété d’états d’âme. Temper est l’œuvre d’un admirable musicien.

(David Sanson)

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