Solo de lune

J’adore ce poème de Jules Laforgue (1860-1887), publié par la revue La Vogue de Gustave Kahn dans son numéro du 18-25 octobre 1886.

Je fume, étalé face au ciel,
Sur l’impériale de la diligence,
Ma carcasse est cahotée, mon âme danse
Comme un Ariel ;
Sans miel, sans fiel, ma belle âme danse,
Ô routes, coteaux, ô fumées, ô vallons,
Ma belle âme, ah ! récapitulons.

Nous nous aimions comme deux fous,
On s’est quitté sans en parler,
Un spleen me tenait exilé,
Et ce spleen me venait de tout. Bon.

Ses yeux disaient : « Comprenez-vous ?
« Pourquoi ne comprenez-vous pas ? »
Mais nul n’a voulu faire le premier pas,
Voulant trop tomber ensemble à genoux.
(Comprenez-vous ?)

Où est-elle à cette heure ?
Peut-être qu’elle pleure…
Où est-elle à. cette heure ?
Oh ! du moins, soigne-toi, je t’en conjure !

Ô fraîcheur des bois le long de la route,
Ô châle de mélancolie, toute âme est un peu aux écoutes,
Que ma vie
Fait envie !
Cette impériale de diligence tient de la magie.

Accumulons l’irréparable !
Renchérissons sur notre sort !
Les étoiles sont plus nombreuses que le sable
Des mers où d’autres ont vu se baigner son corps ;
Tout n’en va pas moins à la Mort.
Y a pas de port.

Des ans vont passer là-dessus,
On s’endurcira chacun pour soi,
Et bien souvent et déjà je m’y vois,
On se dira : « Si j’avais su… »
Mais mariés, de même, ne se fût-on pas dit :
« Si j’avais su, si j’avais su !… » ?
Ah ! rendez-vous maudit !
Ah ! mon cœur sans issues !…
Je me suis mal conduit.

Maniaques de bonheur,
Donc, que ferons-nous ? Moi de mon âme,
Elle de sa faillible jeunesse ?
Ô vieillissante pécheresse,
Oh ! que de soirs je vais me rendre infâme
En ton honneur !

Ses yeux clignaient : « Comprenez-vous ?
« Pourquoi ne comprenez-vous pas ? »
Mais nul n’a fait le premier pas
Pour tomber ensemble à genoux. Ah !…

La lune se lève,
Ô route en grand rêve !…

On a dépassé les filatures, les scieries,
Plus que les bornes kilométriques,
De petits nuages d’un rose de confiserie,
Cependant qu’un fin croissant de lune se lève.
Ô route de rêve, ô nulle musique…
Dans ces bois de pins où depuis
Le commencement du monde
Il fait toujours nuit,
Que de chambres propres et profondes!
Oh ! pour un soir d’enlèvement !
Et je les peuple et je m’y vois,
Et c’est un beau couple d’amants,
Qui gesticulent hors la loi.

Et je passe et les abandonne,
Et me recouche face au ciel,
La route tourne, je suis Ariel,
Nul ne m’attend, je ne vais chez personne,
Je n’ai que l’amitié des chambres d’hôtel.

La lune se lève,
Ô route en grand rêve !
Ô route sans terme,
Voici le relais,
Où l’on allume les lanternes,
Où l’on boit un verre de lait,
Et fouette postillon,
Dans le chant des grillons,
Sous les étoiles de juillet.

Ô clair de Lune,
Noce de feux de Bengale noyant mon infortune,
Les ombres des peupliers sur la route…
Le gave qui s’écoute,…
Qui s’écoute chanter…
Dans ces inondations du fleuve Léthé,…

Ô solo de lune,
Vous défiez ma plume,
Oh ! cette nuit sur la route ;
Ô Étoiles, vous êtes à faire peur,
Vous y êtes toutes ! toutes !
Ô fugacité de cette heure…
Oh ! qu’il y eût moyen
De m’en garder l’âme pour l’automne qui vient !…

Voici qu’il fait très, très-frais,
Oh ! si à la même heure,
Elle va de même le long des forêts,
Noyer son infortune
Dans ces noces du clair de lune !…
(Elle aime tant errer tard !)
Elle aura oublié son foulard,
Elle va prendre mal, vu la beauté de l’heure !
Oh ! soigne-toi je t’en conjure !
Oh ! Je ne veux plus entendre cette toux !

Ah ! que ne suis-je tombé à tes genoux !
Ah ! que n’as-tu défailli à mes genoux !
J’eusse été le modèle des époux.
Comme le frou-frou de ta robe est le modèle des frou-frou.

Walter Leistikow, Abendstimmung am Schlachtensee (Berlin, v. 1895).
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