Review Memories #4 : The Bonaparte’s, ‘Shiny Battles / … To The Isle Of Dogs’ (1985-2006, Mouvement)

Si cette suite des « Review Memories » ambitionne, en creux, de proposer une certaine archéologie de la mémoire musicale, ce volume 4 a des allures de mise en abîme, puisque la chronique que l’on peut lire ci-dessous, publiée début 2006 sur le site de la revue Mouvement, concerne deux disques parus 20 ans plus tôt : un mini-LP et un album qui ont longuement bercé mon adolescence, et dont j’avais largement eu le temps d’approfondir l’écoute avant la réédition (fin 2005 sur l’éphémère label Studio Garage) qui a fourni le prétexte à ce texte. Hier, le refrain de For Winter m’ayant trotté en tête pendant une partie de la journée, j’ai eu envie de réécouter … To The Isle Of Dogs (1), et je me suis dit que mon affection pour ce disque (sur lequel on retrouve Lol Tolhurst de Cure) et pour la musique des Bonaparte’s était décidément immarcescible. Je persiste et je signe, donc (tout en corrigeant au passage quelques menues erreurs de dates que j’avais commises à l’époque) : en à peine 3 ans de carrière, ce trio emmené par le flamboyant Ruben Azca a écrit l’une des pages les plus singulières de l’histoire secrète du psychédélisme frenchy, et mon grand regret est bien de ne l’avoir jamais vu sur scène (alors qu’en 1986, au Printemps de Bourges, j’avais pu applaudir ses collègues Jad Wio et Baroque Bordello) ; et l’on trouve davantage de bonnes chansons et d’idées musicales sur une seule des faces de cet album que dans la discographie agrégée de tous ces suceurs de roue du revival post-punk sur lesquels s’esbaudit une bonne partie de la critique musicale contemporaine. Pour être branché, faut-il être amnésique ?

1. Ce titre fait référence à l’Ile aux Chiens, péninsule de l’East End qui était le cœur des anciens docks de Londres : fermée au début des années 1980, et réhabilitée à partir de la fin de cette même décennie, cette Isle of Dogs est aujourd’hui devenue le siège du deuxième centre d’affaires de la capitale, Canary Dwarf… Les Bonaparte’s, dont la brève carrière est contemporaine de la désaffection du quartier, n’auront donc pas connu sa gentrification. Tant mieux pour eux.

THE BONAPARTE’S – Shiny Battles / … To The Isle Of Dogs (Garage Records/Discograph)

Au milieu des années 1980, le label parisien Garage Records – émanation du studio du même nom, situé sur les hauteurs de Ménilmontant, et toujours en activité aujourd’hui – fut, aux côtés de Madrigal, L’Invitation au Suicide, V.I.S.A. ou, plus tard, New Rose/Lively Art, le principal repère de ce que la scène « post-punk » française comptait de musiciens de valeur. Parmi ceux-ci (Oberkampf, Jad Wio le temps d’un maxi, Mome Rath, Baroque Bordello, Charles de Goal…), The Bonaparte’s figurèrent au nombre des plus marquants, et l’on ne peut que se réjouir que Garage Records ait aujourd’hui choisi d’exhumer, dans sa collection « Garage_Sessions » (et en deux CD, alors qu’un seul eût suffi), les deux albums de ce trio formé autour d’anciens membres de Baroque Bordello – et tirant son nom d’un certain Napoleon XIV, hurluberlu issu de la scène psychédélique californienne (qui n’était autre, ainsi que le rappelle Eric Tandy dans un texte de présentation que l’on aurait aimé un peu moins succinct, que le mythique producteur Kim Fowley).

Déjà, à l’époque, les Bonaparte’s tranchaient avec le tout-venant de la scène hexagonale à maints égards : par la puissance conquérante du son, la variété de l’inspiration (et notamment la part prépondérante de l’élément psychédélique), la qualité des compositions, l’originalité, également, d’un univers visuel jouant à fond la carte napoléonienne (le nom du groupe, le titre de certains morceaux, ou encore la reproduction du tableau de Jean-Antoine Gros, Bonaparte visitant les pestiférés de Jaffa, sur la pochette de son premier disque) – un univers décalé, à mille lieux des clichés gothico-industriels habituels. Certes, pas plus que le tout-venant de la scène hexagonale, le groupe ne réussit, à ses débuts, à se démarquer complètement de ses influences. Son premier mini-album, Shiny Battles (1985), reste ainsi largement sous influence Cure (les guitares, la voix), comme en témoigne notamment la chanson inaugurale, The Battle of Iena, au demeurant excellente. Mais dès le dernier morceau de ce premier opus – They’re coming to take me away ah! ah!, une reprise par l’absurde de son « parrain » Napoléon XIV –, le groupe manifestait son désir de dévier de toute trajectoire trop prévisible, rendant l’auditeur d’alors impatient d’entendre la suite de ses aventures.

Cette suite viendra en 1986 avec le LP … To The Isle Of Dogs (référence à une péninsule mythique située au cœur des docks londoniens), et elle fera mieux que combler les attentes. Cet album, dont deux titres sont produits par Laurence Tolhurst de… Cure (qui avait également produit le premier maxi de Baroque Bordello), achèvera d’imposer un univers décidément ambitieux. A l’époque, on se rappelle avoir été saisi par l’atmosphère singulière et entêtante qui émanait de ce disque, à la fois claustrophobe et aérée. Vingt ans après, l’effet reste le même, et force est de reconnaître que ces 9 morceaux n’ont pas pris une ride (à l’exception peut-être, comme c’est finalement souvent le cas avec les disques des années 1980, d’un son de batterie parfois trop réverbéré). Une atmosphère difficile à décrire, mais qui tient sans doute à des arrangements (cithare, piano, saxophone…) et une production (avec moult effets de « reverb inversée ») qui donnent des couleurs inédites à une tonalité d’ensemble très sombre, dominée par la voix et la guitare également magnifiques de Ruben Azca (sorte de croisement entre Richard Butler des Pyschedelic Furs et Ian McCulloch d’Echo & The Bunnymen) : l’influence du psychédélisme – qui, à la même époque, inspirait nombre d’artistes de la scène new wave britannique (Cure avec The Top et le projet The Glove, Siouxsie & The Banshees avec Hyaena et A Kiss in the Dreamhouse, les anciens membres de Bauhaus regroupés au sein de Tones On Tail, etc.) – se combine avec des éléments propres à un certain blues urbain parent de celui d’un Nick Cave. L’originalité des compositions qui en découlent (après le tubesque For Winter, mentionnons She, Christian’s Life , 6054 Stars, Mr. Webster… il faudrait toutes les citer), combinée à un son d’une ampleur singulière, suffit à ranger ce disque, aux côtés du 83 de Marc Seberg ou du premier album d’Orchestre Rouge (produit par Martin Hannett), parmi les grands albums de ce que l’on appelait jadis la cold wave.

(David Sanson)

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