Night of Glass

3 octobre 2012 § 2 Commentaires

A voir ce week-end, à Paris, il n’y a pas que l’alléchant et interdisciplinaire festival Serendip (organisé du 5 au 14 octobre entre Paris, Gentilly, Bagnolet et Saint-Denis, avec notamment des concerts de Pierre Berthet, Le Syndicat, Gert Jan Prins, Hypnobeat, Das Ding…) ; il y a aussi la Nuit blanche, dans le cadre de laquelle j’ai invité, dans la magnifique nef du Collège des Bernardins, le pianiste Nicolas Horvath à proposer, en première mondiale (et en entrée libre), son « Philip Glass Marathon ». De 21h à plus de 2 heures du matin, celui-ci interprétera l’intégralité (ou peu s’en faut) de la musique pour piano du compositeur vedette de la musique répétitive. En préambule à cette soirée, nouveau volet du cycle « Alterminimalismes », je reproduis ci-dessous les notes écrites pour le programme de la soirée, ainsi qu’un bref entretien avec le pianiste, paru dans le dernier numéro de la revue Questions d’artistes.

/ À propos du concert :

À côté des « doubles programmes », l’autre spécificité du cycle « Alterminimalismes » est de donner à entendre des concerts fleuves, d’une durée inhabituelle ; l’une comme l’autre étant deux manières de demeurer fidèles à la « philosophie» d’un mouvement minimaliste qui a toujours cherché, d’une part, à abattre les frontières (entre les traditions et les genres musicaux, entre les disciplines artistiques), et de l’autre à proposer une immersion dans le son qui impliquait de faire éclater la forme du concert habituellement en vigueur dans la musique classique de tradition occidentale. Après Daan Vandewalle, venu interpréter, le 7 mai 2011, l’intégralité du cycle Inner Cities d’Alvin Curran, c’est au tour d’un autre pianiste, Nicolas Horvath, de nous offrir aujourd’hui une autre première mondiale : la présentation, en un seul concert, de l’intégralité de la musique pour piano de Philip Glass. Il ne s’agit aucunement, à travers ces concerts, de battre de quelconques « records » ou de réaliser une performance digitale : plutôt de donner à vivre une expérience d’écoute singulière, une autre manière, intense et intime, écologique au sens où l’entendait Thoreau, de partager l’expérience musicale, renouant avec l’esprit de ces des All-Night Concerts que, dans l’Amérique des années 1960, le compositeur Terry Riley, tout juste revenu d’Inde, improvisait au piano.

Il semble aujourd’hui bien loin, le temps où le jeune Philip Glass, de retour de Paris où il était allé suivre l’enseignement de Nadia Boulanger, devait gagner sa vie en faisant le chauffeur de taxi dans les rues de New York ; ce début des années 1970 où ses premières compositions, tout comme celles de ses confrères « répétitifs » (Steve Reich, Terry Riley, Meredith Monk…), trouvaient asile dans les lofts ou les galeries d’art. À l’époque en effet, le milieu classique et les salles de concert traditionnelles considéraient avec méfiance ces jeunes enfants terribles de la musique américaine venus bousculer les traditions ; pour ne rien dire d’une avant-garde contemporaine qui voyait d’un fort mauvais œil ce retour à des valeurs – la consonance, la pulsation – qu’elle s’était employée, depuis l’après-guerre, à bannir farouchement. Depuis qu’en 1976, avec la création de son opéra Einstein on the Beach, mis en scène par Robert Wilson, au Festival d’Avignon, Philip Glass a révolutionné à la fois la scène musicale et le monde théâtral, son audience n’a ainsi cessé de s’amplifier. A 75 ans, il est aujourd’hui non seulement l’un des compositeurs vivants les plus joués, mais aussi l’un des rares, avec peut-être Steve Reich ou Arvo Pärt, dont le renom excède le cercle des amateurs de musique « savante ». Avec le temps, il s’est également éloigné de l’idiome minimaliste strict qu’il expérimentait à ses débuts, pour assumer de plus en plus librement un lyrisme, voire un romantisme, et un sens de la mélodie qui ont su trouver dans les grandes formes classiques (symphonie, concerto, quatuor à cordes…) un cadre idéal pour s’épancher.

Le piano étant l’instrument d’élection de Philip Glass, qui a souvent été son propre interprète, on ne s’étonnera pas que dans son riche – et, forcément, inégal – catalogue, la musique pour clavier occupe une place prépondérante. Son œuvre pour piano balaie ainsi plus de cinq décennies de création, de 600 Lines et How Now (1967 et 1968), qui constituent les premières pièces qu’il a composées (à l’origine pour synthétiseur) pour son Philip Glass Ensemble, au diptyque A Musical Portrait of Chuck Close (2005). Sans oublier les diverses transcriptions, réalisées par Michael Riesman ou Paul Barnes, de ses musiques destinées au cinéma (The Truman Show, qui valut à Glass un Grammy Award en 1998, ou The Hours en 2002) ou de ses opéras : la Orphée Suite reprend ainsi l’opéra Orphée (1993), tandis que la Trilogy Sonata est fondée sur Einstein on the Beach (1976), Satyagraha (1980) et Akhnaten (1983).

Encadrant ces « tubes » – ces classiques – que sont aujourd’hui Opening (1982), Mad Rush (composée en 1979, cette pièce a été créée à l’orgue, en 1981, par Philip Glass, en la cathédrale Saint John the Divine, à l’occasion de la venue du dalaï-lama, puis reprise pour une chorégraphie de Lucinda Childs) ou Metamorphosis (1988), c’est donc l’intégralité de ces pièces que Nicolas Horvath se propose de parcourir, des plus strictement avant-gardistes aux plus lyriques et sentimentales. Il nous invite ainsi à découvrir autrement une musique que son auteur aime à définir comme « le moteur d’une machine spatiale ». Une musique qui, certes, n’échappe pas toujours au piège de la redondance : elle n’a en effet guère dévié de ses principes fondateurs, et de ce processus additif de développement, fondé sur la progression d’une figure répétée suivant des séquençage rythmiques et mélodiques distincts, que des pièces comme Music on Contrary Motion ont systématisé. Mais une musique qui, portée par un indéniable talent de mélodiste, et imprégnée de philosophie orientale, reflète bien cette « métamorphose de l’écoute » dont parle Oliver Lussac : à l’image des cinq parties qui composent Metamorphosis, la musique pour piano de Philip Glass est, dit-il, comme un « équivalent majestueux du mandala », inventant « le schéma d’un diagramme cosmique, la Terre, le Centre et le Cinq, entourés des quatre éléments ; un esprit composé d’une mélodie démesurée, d’un tourbillon, d’un vortex avec, en son centre, une zone de calme, et prolongé par les paroles inlassables et intuitives du sutrâ. Philip Glass ne joue dnc pas de l’instant dilué dans le temps, mais évoque l’instant cyclique, un assaut, Rush, et une ouverture, opening, d’un instant multiple et d’un présent éternel. » Comme y invite 1+1, pièce à la durée indéterminée, l’écoute de la musique de Glass offre une singulière expérience spatio-temporelle.

// Entretien avec Nicolas Horvath :

Que représente pour vous la musique de Philip Glass ?

Nicolas Horvath : « La musique de Glass est liée à un souvenir très particulier. Quand j’étais étudiant, vers 16 ans, il y avait une émission sur France Musique dont la musique de générique était justement le Deuxième Quatuor de Philip Glass, avec des bruitages d’enfants. J’étais complètement hypnotisé par cette musique. Il m’a fallu très longtemps pour savoir qu’il s’agissait de Company. Ça a été là ma première vraie approche de cet univers. Le problème de la musique de Glass – et c’est aussi l’une des raisons pour lesquelles j’essaie de la défendre le plus possible – est qu’elle est vraiment détestée par les professionnels, par une partie du monde de la musique classique. Alors que l’on considère Steve Reich comme de la musique savante, il y a presque une omerta sur Glass. La mélodie est l’un de ses points forts, et il rencontre un fort succès commercial et public : je pense que ce sont deux des raisons pour lesquelles il ne plaît pas – parce que cela ne correspond tout simplement pas aux normes de la “musique contemporaine”.

Ce « marathon Philip Glass », c’est pour donner tort aux détracteurs de cette musique ?

« C’est en premier lieu, pour permettre au public d’avoir vraiment une vision d’ensemble de tout ce que peut faire Glass. On l’assimile trop souvent aux Metamorphosis, qui sont certes de très belles pièces, mais qui datent du début des ann.es 1980, et qui correspondent un peu à l’image d’Épinal qu’on peut avoir de Philip Glass, avec cette main gauche qui se répète, ces accords qui moulinent, cette mélodie qui vient. Alors que dans les années 1970-80, il a fait des choses très avant-gardistes, vraiment formidables. Après, il évolue avec plus ou moins de bonheur. Si la Sonate pour violon et piano est réussie, j’aime moins les Huitième et Neuvième Symphonies ; le Premier Concerto pour violoncelle est incroyable – beaucoup mieux celui pour violon – et les Études pour piano sont sublimes… Elles datent d’il y a une dizaine d’années, et depuis, Glass n’a quasiment plus composé pour cet instrument.

Comment avez-vous architecturé votre « récital » ?

« Après une heure introductive, je jouerai pendant deux heures les “tubes” de Philip Glass, avant d’en venir à sa musique la plus difficile – y compris techniquement. Car jouer au piano des œuvres initialement destinées au synthétiseur, musculairement, c’est monstrueux, notamment dans une pièce comme How Now. Un peu comme avec les Vexations d’Érik Satie, ce sont les nuances qui vont s’imposer d’elles-mêmes, avec les répétitions, la fatigue… Car outre le fait que c’est une musique destinée au synthétiseur, avec lequel les nuances sont difficiles, il y a aussi un phénomène qui s’impose à l’interprète : à partir du moment où il rentre dans un système qui se répète sans aucune modification, l’interprète, qui est un être humain, va faire des nuances malgré lui. On se rapproche alors presque de la démarche d’un La Monte Young : il y a un tel travail sur le son que finalement, l’auditeur est happé par la musique. Il n’écoute plus la mélodie, il rentre dans le son. »

/// Un petit avant-goût en images :

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§ 2 réponses à Night of Glass

  • Le Cheikh dit :

    J’ai également découvert Glass via le générique de cette belle émission de musique contemporaine – je me rappelle d’ailleurs qu’on avait surimposé la voix d’un bébé à ce superbe morceau !. Si quelqu’un se rappelle le nom de l’émission (à laquelle a succédé Alla breve, si je ne me trompe), je lui serai très reconnaissant !

  • las artes dit :

    Contrairement à d’autres musiques « savantes », le minimalisme trouve résonance dans les musiques pop, tout du moins chez les plus progressistes d’entre elles. Du Velvet Underground , fondé par deux anciens musiciens de La Monte Young, à l’avant-pop troisième millénaire d’ Animal Collective , en passant par le Krautrock, les Who (période « who’s next » et leur fameuse introduction de « Baba o’Riley », le punk binaires de Suicide , la noisy pop de Spacemen 3 , la techno de Detroit (ad lib…).

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