François Sarhan l’in(c)lassable

21 septembre 2012 § Poster un commentaire

Un disque monographique et une exposition parisienne (jusqu’au 7 octobre) révèlent de nouvelles facettes du travail, passionnant autant que protéiforme, d’un musicien éminemment singulier (ou singulièrement éminent), « digne » héritier des surréalistes et de Jean Dubuffet.

Ce vendredi soir, je compte bien me rendre à l’Inlassable Galerie (sise au 13 bis de la minuscule rue de Nevers, dans le VIe arrondissement de Paris, avec une vitrine au 18, rue Dauphine), pour le vernissage de l’exposition mettant en scène le cinquième volume (consacré aux animaux) de l’étonnante Encyclopédie que François Sarhan a entrepris, depuis plusieurs années, de confectionner. Ce qui me fascine, dans la manière que François Sarhan a de bousculer les us et coutume du petit milieu de la « musique-contemporaine » – deux de ses pièces en forme de spectacles, mêlant théâtre, cinéma, musique, sont éditées ces jours-ci en CD par le label Sismal Records (voir ci-dessous) –, c’est qu’elle n’obéit pas seulement à un farouche désir d’indépendance, mais aussi à une insatiable et panoramique curiosité. Renouant avec une approche littéralement artisanale de la création artistique, Sarhan semble plus préoccupé d’apprendre, de fabriquer, d’inventer, que de perdre son temps en arguties conceptuelles ou de s’inscrire dans les petits réseaux d’influences qui enserrent la création en France. C’est d’ailleurs largement hors des frontières hexagonales (de l’Afrique du Sud à la Norvège, en passant par Bregenz ou Donaueschingen) que le travail de ce grand admirateur de Jean Dubuffet, aujourd’hui installé à Prague, a trouvé écho.

Pour en découvrir le versant musical, je conseille vivement l’écoute de ce nouveau CD, Pop Up, dont j’ai rédigé pour le site de la revue Mouvement (dans le numéro 57 de laquelle Stéphane Roth avait signé un beau portrait du compositeur) le compte rendu que voici, à paraître la semaine prochaine :

Quand l’inlassable ensemble Ictus rencontre l’inclassable François Sarhan, cela donne L’Nfer, un point de détail. Hilarante et poignante, cette drôle de méditation sur la parole paraît aujourd’hui chez Sismal Records. Le CD Pop Up présente également L’Abominable Docteur Orloff, pièce radiophonique inspirée par un film de Jess Franco, interprétée par le propre collectif du compositeur, CRwTH.

 Résumer en quelques signes le parcours de François Sarhan tient de la gageure. Passionné (et lui-même réalisateur) de films d’animation – voir le portrait de Jan Svankmajer qu’il a signé dans Mouvement n° 55, ou encore ses collaborations avec William Kentridge –, encyclopédiste patenté, féru d’art brut, de surréalisme et d’expérimentations en tout genre (on n’a pas oublié sa confrontation avec les Berlinois bruitistes de Chlorgeschlecht, en 2007, dans le cadre du festival Extension du domaine de la note) : à l’évidence, voilà un compositeur qui fait figure d’apostat dans un milieu – la « musique contemporaine » – dont il aime à railler les codes étriqués et la propension à la flagornerie. Peut-être, pour se faire une idée de cet univers – mot que l’on préférera, en l’espèce, à celui d’œuvre – hors formats, le plus simple est-il finalement d’écouter les deux pièces figurant sur Pop Up, le CD que publie Sismal Records, sur la rondelle duquel figure, en épigraphe, une phrase d’Arthur Cravan qui en donne le ton : « Les abrutis ne voient le beau que dans les belles choses. »

Commande de l’Arsenal de Metz, où la pièce a été créée en 2006, L’Nfer, un point de détail a été enregistré en concert en 2008, lors de sa résidence à l’Opéra de Lille, par le décidément infatigable (il vient de publier, chez Aeon, un très bel enregistrement du dernier opéra de Michaël Levinas, La Métamorphose) ensemble Ictus. Le principe de cet « événement » incluant installation, musique et texte parlé, est le suivant : spontanément, sans préparation, François Sarhan s’est enregistré en train de raconter une « anecdote » (en l’occurrence, son arrivée à Londres le 7 juillet 2005, le jour même de l’attentat qui tua 26 personnes) ; il a ensuite reporté en notation musicale la « mélodie » de son discours, les différentes modulations de sa voix, dont il a tiré une partition qu’il a réenregistrée avec l’accompagnement musical.

Au début, on est surtout épaté par l’originalité du procédé, et par la virtuosité de la mise en place. Amusé aussi, à la fois par un récit – conservant jusqu’aux hésitations et grattements de gorge de l’enregistrement source – qui abonde en notations poétiques et en situations absurdes (le show du télé-évangéliste, la rencontre, dans l’avion, avec Martin Parr), et par une musique qui fait se télescoper les registres : d’explosions free-rock à la Zappa, on passe sans transition à des atmosphères chambristes d’un grand raffinement, ou à des drones électroniques. Peu à peu cependant, on est de plus en plus fasciné : par la force de cette musique qui semble douée de parole, et que l’on pourrait situer, pour rester dans le domaine « savant », quelque part entre Mauricio Kagel, Luc Ferrari et Fausto Romitelli ; par, surtout, la manière dont celle-ci contribue à faire de cette pièce une poignante réflexion sur le langage ; sur le poids des mots, et leur caractère en même temps dérisoire. Dans Missing, troisième et dernière partie de cet Nfer, le face-à-face avec les avis de disparition placardés dans la gare de King’s Cross semble s’achever sur une interrogation : au-delà de sa musicalité, le mot – ce mot que seule une lettre sépare de la mort – serait-il vraiment le dernier rempart contre l’oubli ?

Si l’on ajoute que cette pièce brillante aurait toute sa place dans un projet tel que L’Encyclopédie de la parole, on n’a plus de place pour parler de la pièce qui complète Pop Up : L’Abominable Docteur Orloff,  série de sketches radiophoniques pour narrateur et cinq musiciens, ici enregistré (en concert à la Scène nationale d’Orléans) par CrwTH, le collectif indisciplinaire créé par Sarhan en 2002. Mais quand on aura dit que celle-ci s’inspire du film quasi éponyme de Jess Franco – cinéaste espagnol dont les films mêlant horreur et érotisme passent pour être les précurseurs du giallo italien –, on aura presque tout dit. Ou rien.

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