Tombeau de Tarkovski

12 septembre 2012 § Poster un commentaire

L’entretien que l’on va lire avec le pianiste François Couturier a été réalisé pour le quatrième numéro de la revue Questions d’artistes, éditée par le Collège des Bernardins. Je le publie ici à la veille du tout premier concert parisien (le 13 septembre aux Bernardins, donc) du Tarkovsky Quartet, la formation à la tête de laquelle François Couturier poursuit son compagnonnage spirituel avec l’œuvre du cinéaste. Compagnonnage qui a donné lieu à trois magnifiques disques parus chez ECM.

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Comment est né ce projet autour d’Andrei Tarkovski(1), et cette trilogie de disques ?

François Couturier : « Tout est parti de la relation que j’ai développée avec Manfred Eicher, le fondateur du label ECM, grâce aux deux disques d’Anouar Brahem auxquels j’ai participé. Or, Manfred Eicher fonctionne beaucoup au “feeling” pour choisir les gens avec lesquels il travaille. Mon jeu dans Le Pas du chat noir, ma façon d’appréhender cette musique lui avaient beaucoup plu, et il m’a proposé de faire un disque solo. J’ai tout de suite pensé à un hommage à Tarkovski, tout simplement parce que toutes disciplines confondues, c’est l’un des artistes qui m’a le plus marqué. À partir d’Andrei Roublev, j’ai vu tous ses films au fur et à mesure qu’ils sortaient en salles, je me suis intéressé à tout ce qui avait trait à ce cinéaste. Aujourd’hui encore, il m’arrive régulièrement de mettre un DVD et de regarder dix minutes d’un film… Le propre des films de Tarkovski est d’être à la fois immédiatement reconnaissables – avec cet univers particulier, ces images, cette façon de filmer unique – et très différents les uns des autres. Comme des espèces de bulles…

Lorsque je lui ai soumis cette idée, Manfred Eicher a tout de suite été enchanté, parce qu’il adore l’univers de Tarkovski. Il connaissait son épouse Larissa, et lui-même est non seulement cinéphile, mais aussi cinéaste, puisqu’il a réalisé un film avec Erland Josephson(2)… Les choses ont un peu traîné, car c’était le premier disque sous mon nom que je faisais depuis des années : après avoir beaucoup partagé le leadership, je me retrouvais en position de “kapellmeister”… Je suis fidèle en amitié et en musique, j’aime bien travailler avec les mêmes personnes – ce qui, soit dit en passant, est souvent considéré négativement en France, alors pourtant que plus on joue avec les gens, mieux on les connaît, et plus la musique est profonde… J’ai voulu travailler avec l’accordéoniste Jean-Louis Matinier – que Manfred connaissait parce qu’il avait lui aussi participé aux disques d’Anouar – et le saxophoniste Jean-Marc Larché, avec lesquels j’avais un trio. Mais je cherchais en plus un instrument grave, clarinette basse ou autre. C’est alors que j’ai entendu Anja Lechner, et j’ai vraiment aimé la façon qu’elle avait d’aborder le violoncelle… C’est donc avec ce quartet que j’ai enregistré Nostalghia – Song for Andrei Tarkovsky, dont je n’imaginais pas du tout qu’il aurait une suite. Et puis j’ai poursuivi ma relation avec ECM avec un disque en solo, Un jour si blanc – le titre que Tarkovski avait à l’origine donné au Miroir, et qui est aussi celui d’un très beau poème de son père, Arseniy Tarkovski. Et puis Manfred, qui lui aussi est quelqu’un de très fidèle, m’a proposé de faire un troisième disque, cette fois sous le nom de Tarkovsky Quartet, car il aime bien les entités. De fait, même si c’est moi qui propose les structures musicales et les thèmes, le Tarkovsky Quartet est vraiment devenu un groupe. Dans Nostalghia, il y avait plus de duos que de véritables passages en quatuor. C’est en cela que ce dernier disque est vraiment l’œuvre d’un quartet. On joue beaucoup ensemble, en fait ; il y a évidemment quelques solos, mais j’ai beaucoup orchestré pour quatuor, et il y a beaucoup d’improvisations, aussi, ensemble. Manfred comme moi aimons bien ces moments d’improvisation totale, en studio ou en concert.

En 2010, dans un entretien avec le site Citizenjazz.com, vous disiez envisager la composition avant tout comme une espèce de cadre à l’intérieur duquel vous pouvez improviser. Vous disiez aussi composer la plupart du temps en vue d’un projet discographique…

« C’est surtout que je ne me sens pas compositeur du tout, je me sens davantage improvisateur. De fait, si je n’ai pas un projet de groupe, de concert ou de disque, je ne compose pas. Alors, je me fais presque violence, et j’accouche dans la douleur (parce que ça ne vient pas automatiquement)… Mais bizarrement, même des gens très musiciens ne savent pas toujours distinguer les passages improvisés des passages composés. J’en suis évidemment très content, puisque c’est ce que je cherchais. Il y en a même qui croient que tout est écrit. Tout est très structuré, mais suivant des structures évolutives, très différentes du jazz traditionnel. On ne s’interdit rien, de toutes façons il y a des passages modaux, d’autres mélodiques, d’autres encore atonaux… C’est ce que je revendique : quelque chose qui mélange des éléments de la musique contemporaine et des choses plus proches d’Anouar Brahem, c’est-à-dire très mélodiques. Ce qui correspond d’ailleurs au cinéma de Tarkovski, à la fois très lent et à d’autres moments excessivement violent. Cette opposition entre le silence et la violence…

Quels sont les liens entre la musique et les films de Tarkovski ? Avez-vous eu besoin du support des images pour composer ?

« Le premier CD, c’était plutôt des atmosphères, des impressions que je ressentais face à certains films, des hommages à des acteurs, etc. Avec ce nouvel enregistrement en quatuor, j’ai surtout voulu rendre hommage à l’univers de Tarkovski. Dans son Journal(3), par exemple, il écrit que son roman russe préféré est L’Idiot, c’est pourquoi j’ai donné le titre Mychkine à un morceau, après l’avoir composé…

Excepté dans ses deux premiers films, il n’y a pas du tout de musique dans le cinéma de Tarkovski. Lui-même disait qu’un film n’avait pas besoin de musique. Les bandes-son sont extrêmement intéressantes : c’est souvent de la musique électronique d’Edouard Artemiev mêlée à des sons environnementaux mixés de façon tout à fait particulière – un verre d’eau qui se brise, dont le volume est démultiplié et retravaillé, par exemple. On peut reconnaître les films de Tarkovski rien qu’au son, à l’espace sonore. Mettre un film et faire de la musique dessus aurait donc été non seulement complètement idiot, mais surtout contraire à l’intention même du réalisateur… En revanche, à côté de cette musique électroacoustique, Tarkovski insérait aussi des extraits des compositeurs qu’il adorait, au premier rang desquels Bach, qui était de loin son compositeur préféré – et le mien aussi. Ainsi, le dénominateur commun de ces trois disques est de faire intervenir des musiques que Tarkovski a lui-même utilisées. On retrouve des citations de Bach dans mes trois disques : un choral dans le solo, ou encore, sur le CD du Tarkovsky Quartet, dans le morceau qui s’appelle La Passion selon Andrei (qui était l’un des premiers titres de travail d’Andrei Roublev), un extrait de la Passion selon saint Jean, qu’il utilise dans Le Sacrifice ; là, j’ai simplement pris les deux parties vocales de soprano et d’alto, je les ai distendues un peu en les attribuant au soprano et au violoncelle, et puis j’ai composé tout un environnement sonore complètement différent, avec une espèce de boucle… J’ai aussi utilisé du Pergolèse – le Quis est homo du Stabat Mater –, autre compositeur qu’il adorait… et puis des compositeurs russes dont le climat musical me paraissait proche de l’univers de Tarkovski – Schnittke dans le premier disque, Chostakovitch dans le dernier.

Ce projet discographique a donné lieu à une déclinaison scénique, avec des images conçues par Andrei Tarkovski Jr. Comment s’est passée votre rencontre avec le fils du cinéaste(4) ?

« Ce qu’il faut dire d’abord, c’est que ce projet du Tarkovsky Quartet, que nous avons joué des dizaines de fois dans des endroits prestigieux, à l’étranger, n’a encore jamais été présenté à Paris. Nous avons eu du mal à trouver un endroit assez “ouvert”… Parallèlement, donc, à notre concert aux Bernardins, trois jours après, nous donnons un concert à Royaumont, mais dans une formule complètement différente, puisqu’il s’agira là d’une création audiovisuelle avec le fils de Tarkovski.

L’histoire est très simple. Lorsque Nostalghia est sorti, nous l’avons bien entendu envoyé à Andrei – puisque pour le livret, Manfred lui avait demandé l’autorisation d’utiliser des photos de films. Il nous a fait venir chez lui, à Florence, où il vit dans l’appartement qu’habitait son père avant de venir en France. Nous avons décidé de travailler ensemble sur un projet commun. Un projet assez singulier, parce que justement, il ne s’agit pas de faire de la musique de film muet – ce serait, comme je vous le disais, une hérésie –, mais plutôt d’installer une relation très particulière entre l’image et la musique.

À la limite, nous pourrions ne pas regarder l’image, en fait. Durant une semaine de résidence à Royaumont, Jean-Marc Larché, Andrei et moi avons choisi des choses parmi les archives de son père, ses Polaroïds, et des extraits de films retravaillés par Andrei. Tout un matériau qu’il utilisera pour nous suivre, réagissant en fonction de nous – avec deux moments où nous arrêtons de jouer, et où l’on entend la voix de Tarkovski dire des poèmes d’Arseniy Tarkovski, son père, avec juste un instrument qui ponctue. Comme une méditation autour du personnage de Tarkovski.

Vous qui avez dit adorer le pianiste Paul Bley parce qu’il avait introduit le silence dans la musique, que vous inspire le terme de « minimalisme » ?

« Je m’y retrouve tout à fait. Certains critiques de jazz me le reprochent même parfois. La plupart du temps notre musique n’est pas démonstrative du tout – mais plutôt lente, avec des improvisations où il y a assez peu de notes, pas du tout virtuoses, qui sont plutôt sur le son et sur le silence. »

Notes :

1. Le nom du cinéaste est orthographié à la française, en revanche, le nom du Tarkovsky Quartet respecte la graphie anglo-saxonne.

2. Holozan, en 1992 ; comédien fétiche de Bergman, le Suédois Erland Josephson (disparu le 25 février dernier) a joué dans les deux derniers longs métrages de Tarkovski.

3. Andrei Tarkovski, Journal 1970-1986, trad. Anne Kichilov et Charles H. de Brantes, Paris, Cahiers du Cinéma, 2004.

4. Une discussion avec François Couturier et Andrei A. Tarkovski suivra le concert de demain aux Bernardins.

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