Comment j’ai été bouleversé (par Mauricio Kagel)

10 novembre 2011 § 7 Commentaires

Un billet d’humeur à la sortie du concert du 9 novembre à la Cité de la Musique

(où étaient donnés Caressant l’horizon (2010-2011), de Hèctor Parra, et surtout In der Matratzengruft (2008), œuvre testamentaire de Mauricio Kagel.)

(En ouverture, Caressant l’horizon, poème concertant du compositeur catalan Hèctor Parra, m’a profondément ennuyé (malgré son joli titre), et il n’y aurait finalement pas grand-chose à en dire… si ce n’est que, sans doute, je ne suis pas assez érudit pour pouvoir juger de cette musique, pas assez musicologue, pas assez spécialiste pour avoir l’heur d’apprécier la subtilité à l’œuvre dans cet énième opus de « musique-contemporaine ». Il y a certes quelques beaux moments, le tout début des « mouvements » notamment – ou encore çà et là tel solo de flûte, telle envolée des timbales et de la grosse caisse, telle saillie du basson, tels pizzicatti de violoncelle venant trouer un silence, presque jazz… – mais ceux-ci ne durent jamais plus de dix secondes. Et de mouvement, on est bien en peine de trouver la moindre trace dans ce qui m’est apparu comme une masse informe, jalonnée de formules poncives et autres gimmicks avant-gardistes. Car pour ma part – mais, encore une fois, sans doute ne suis-je pas qualifié pour jeter de tels anathèmes, sans doute mes oreilles ne sont-elles pas à même de mesurer les inévitables subtilités d’écriture qui s’y jouent –, j’ai déjà l’impression d’avoir déjà entendu 100 fois cette musique pleine de gestes convulsifs : 40 minutes de musique atonale au kilomètre, comme il existe de la musique tonale au kilomètre, tout aussi ennuyeuse il va sans dire, dont je ne saisis pas bien quel plaisir peuvent avoir les musiciens à la jouer, et à s’entendre la jouer. Tout comme j’ai déjà l’impression d’avoir déjà lu 100 fois ce genre de textes de présentation où l’on en appelle au cosmos, à Varèse et à Stockhausen, qui me rappelle cette novlangue interchangeable figurant sur les cartels de tant d’expos d’art contemporain, dont on a l’impression que si on les intervertissait, ils fonctionneraient quand même. Cette musique m’a semblé totalement dépourvue non seulement d’originalité, mais surtout – car l’originalité ne saurait être un critère absolu – de ce que l’on pourrait pompeusement appeler l’âme. A lire la bio, l’avenir institutionnel du compositeur semble assuré, tant mieux pour lui : des commandes, des prix, bienvenue dans le circuit Hector, welcome in the Matrix.)

Du coup, après avoir écrit les lignes qui précèdent, à l’entracte, je me suis offert le dernier enregistrement de John Adams, 22,90 euros, merci Warner. Et je suis retourné prendre ma place, et je me suis demandé ce que Mauricio Kagel aurait pensé de cette parenthèse, de cette première partie (sans doute s’en serait-il amusé, lui qui aimait s’amuser de tout ; lui qui, même s’il a eu comme tout le monde sa ration de prix, de médailles, de commandes, a toujours pris un plaisir malin à déjouer les conventions, à défier les institutions ; lui qui déclarait encore à Claude Samuel, il y a quelques années, lors d’une rencontre au musée du Quai Branly où était présentée sa pièce Exotica, que la musique contemporaine était un ghetto ?), et une fois les lumières baissées, j’ai une nouvelle fois été agacé par tous ces rituels superfétatoires qui ne font que momifier la réception de la musique « classique » (l’entrée des musiciens de l’Ensemble Intercontemporain sur fond de salve d’applaudissements maigrelets qui s’égayent peu à peu, au point que le dernier arrivé est accueilli dans le silence, re-salve quelques instants plus tard lorsque le chef d’orchestre – Emilio Pomárico – et le soliste – le magnifique ténor Markus Brutscher – font leur apparition, à quoi bon toutes ces simagrées ?), et puis j’ai écouté.

J’ai eu le privilège de rencontrer Mauricio Kagel (1931-2008) un an avant sa mort. De passer avec lui une heure dans sa maison de Cologne, assis dans un salon aux allures de cabinet de curiosités, plein de livres, d’œuvres et d’autres objets, de recevoir de sa part des fax annotés d’une écriture superbement calligraphiée, digne de l’ancien temps. De constater combien cet homme, l’un des artistes majeurs de l’après-guerre, était un être brillant, charmant, et plein d’humour – c’est-à-dire à la fois de politesse et de désespoir. J’étais heureux car j’adorais sa musique (et il est toujours réconfortant de constater qu’un grand artiste sait être avant tout un homme de génie), et car sa vie me fascinait. Né à Buenos Aires dans une famille juive originaire d’Odessa qui avait fui la barbarie. Formé à la musique sans passer par le conservatoire, apprenant le chant, le piano, le violoncelle, l’orgue, la direction d’orchestre auprès de professeurs privés. Il étudie la littérature (avec Jorge Luis Borgès !) et la philosophie, il devient à 18 ans directeur artistique d’une association qui promeut la musique contemporaine, à 19 il participe à la création de la Cinémathèque argentine, il s’adonne également à la critique de cinéma et de photographie. Il s’installe en 1957 à Cologne, dans ce pays même où était née, un quart de siècle plus tôt, la barbarie, et où il va passer toute sa vie. Il va inventer le théâtre musical, imaginer des opéras complètement barrés, au lendemain de Mai 68 il va tourner des films incroyables – à commencer par l’hallucinant Ludwig B, auquel contribua le plasticien Dieter Roth. Sa musique, que j’ai découverte en 1999, au Théâtre de la Ville, grâce à un kafkaïen spectacle du chorégraphe Josef Nadj, Les Veilleurs, qui utilisait sa pièce Variété (l’une de ses plus belles), est un mélange magistral d’humour et de mélancolie. J’aime les gens qui, comme lui, naviguent entre les arts sans jamais écouter que leur instinct. Aussi, sans doute, étais-je dans des conditions idéales, à tout le moins particulières, pour aborder la découverte de In der Matraztengruft, dont l’Ensemble Intercontemporain, dans le cadre d’un cycle de la Cité de la Musique consacré à la mélancolie, donnait la création française.

In der Matraztengruft, « Dans le matelas-tombeau ». Sa dernière pièce, écrite sur son lit d’hôpital, et que jamais il n’entendit (elle a été créée en 2009 à Munich), Kagel l’a composée sur des poèmes de Heinrich Heine, qui passa les cinq dernières années paralysé. Dans le magnifique texte de présentation, son dernier, donc, il écrit : « L’idée de cette pièce a surgi immédiatement après ma lecture du Romanzero que Heinrich Heine rédigea à la fin du mois de septembre 1851. Jusqu’à sa mort, survenue cinq ans plus tard, Heine ne quitta plus son lit dans une chambre sous les toits. Il n’abandonna pas pour autant son activité créatrice et de nombreux vers, peut-être parmi ses plus admirables, datent de cette dernière période de sa vie. Deux fils thématiques se sont peu à peu cristallisés dans la pièce. L’un est modelé sur la fragilité croissante qui envahit Heine : condamné, il finit ses jours pleinement conscient, dans un état d’immobilité totale du corps – un ballon qui se serait vidé. L’autre est animé par l’ardeur créatrice que le poète a gardée intacte, par son zèle amoureux à trouver l’expression  juste et la limpidité du sens. Ces deux mouvements entraînent le malade sans retour. »

Au contraire de celle de Hèctor Parra, dès l’ouverture – un ostinato de harpe sur lequel trombone et tuba (l’ensemble est composé de 17 instruments solistes) entament un duo sinueux –, cette musique nous happe, nous projette dans un univers à la fois étrange et familier,  pénétrant et insondable. C’est que Mauricio Kagel ne fait pas de la « musique-contemporaine », simplement de la Musique. Il nous parle de la vie là où d’autres se contentent de démontrer leur « métier » aux collègues et à la critique. « Et ma chair s’atrophie sur mes os émaciés »… Il faut avoir en main les textes (et surtout leur traduction J) de ces poèmes sublimes et poignants pour mieux pouvoir être pénétré de la force qui se dégage de ce testament musical. Les strophes de Heine, hantées par la présence de la mort, parcourues de brusques accès d’un désespoir qui prend parfois la forme ectoplasmique de la résignation, sont d’une beauté sidérante, jalonnés de ces auto-citations que Kagel lui aussi affectionne, et qui, en célébrant la quintessence de la poésie, expriment une foi magnifique en la vie. « Comme elle rampe lentement / Cette limace horrible appelée le temps », et la contrebasse d’égrener une marche funèbre. Cette œuvre, comme le Requiem de Mozart, comme l’Opus 147 de Chostakovitch, est un long cheminement vers la mort, dans lequel le temps du compositeur s’imbrique dans celui du poète comme la musique dans ses mots. Musique qui traduit à merveille les soubresauts de la vie, les volte-face de la mémoire. Parfois, le chanteur – magnifique Markus Brutscher, encore une fois – siffle, gémit ou soupire, bégaie comme dans un délire, tandis que la musique retient son souffle. D’autres fois il se cabre, s’indigne contre l’injustice du sort – « Dame Fortune est une garce, une garce au cœur léger, / qui ne saurait tenir en place ; / De ton front, elle écarte une mèche / Donne un baiser furtif – et puis, elle s’envole… », on aimerait pouvoir citer intégralement ces quinze textes –, s’enthousiasme de la puissance de l’art à survivre à la mort, transportant en pensées ses œuvres vers Avalon, l’île enchantée. Chaque mesure de la partition exprime le poids de ces phrases, laisse sourdre la résonance tragique qu’elles ont trouvée en Mauricio Kagel. Des passages d’un lyrisme digne de Britten voisinent avec d’autres où l’orchestre s’emballe ou s’affale, animés par de gourmands alliages de timbres. Car même si cette partition est sans doute la plus sombre de Kagel, la moins drôle en tout cas, la musique laisse en permanence affleurer, derrière les mots, cette ambiguïté, cet humour élégant et profond (cet humour qui est, avec l’art, le dernier rempart), cet amour propre au compositeur argentin.

Au bout d’un moment, devant tant de beauté, de vérité, et parce qu’il est rare finalement de pouvoir vivre, entendre, partager les dernières paroles d’un grand homme, on a les larmes aux yeux. A mesure que l’issue se rapproche, l’œuvre se fait de plus en plus émouvante, et l’on ne sait plus trop quoi écrire. Si ce n’est à signaler qu’elle s’achève sur un ultime pied-de-nez, deux vers dits a cappella, « Paris contient des bêtes plus méchantes et plus furieuses / Paris, la splendide et riante capitale du monde », qui rendraient presque fier d’habiter dans cette ville. Et à citer les deux vers de « H.H. » par lesquels le compositeur met un point final à son texte d’accompagnement : « Adieu maintenant, cher lecteur, et si de quelque chose / je te suis redevable, envoie-moi ta note. » Notre dette envers Kagel, gageons-le, n’en est qu’à son début.

La magie et la joie – entretien avec Alvin Curran

1 novembre 2011 § Poster un commentaire

C’était le 6 mai 2011, à la veille de la création par le pianiste Daan Vandewalle, dans la nef du Collège des Bernardins et dans le cadre du cycle « Questions d’artistes », d’Inner Cities, monumental cycle pour piano d’une durée de plus de 5 heures 30, dont la quatorzième et dernière pièce venait d’être révisée par son auteur, présenté pour la première fois dans sa version intégrale et – à moins que… – finale : le compositeur américain Alvin Curran s’entretenait avec les membres du séminaire La Parole de l’Art, présidé par Jérôme Alexandre. Nous livrons ici la transcription/traduction de cette passionnante discussion de plus de deux heures, d’une richesse et d’une concentration rares : avec une humilité et une honnêté extrêmes, ne rendant que plus pénétrante la clarté de son propos, le compositeur américain, aujourd’hui âgé de 73 ans, est revenu sur un parcours qui s’est développé bien loin des sentiers balisés de la musique contemporaine institutionnelle : de ses débuts « quasi révolutionnaires » à ses multiples interventions dans le « théâtre musical du monde », en passant bien entendu par cette fascinante épopée intérieure que constitue Inner Cities, Alvin Curran n’a cessé d’être fidèle à une conception de la musique singulièrement partageuse, envisagée comme une expérience presque chamanique ; une conception qu’à maints égards, on voudrait dire visionnaire.

Étaient notamment présents à cette séance, autour d’Alvin Curran et Susan Levenstein, son épouse : le pianiste Daan Vandewalle, Jérôme Alexandre, le Père Antoine Guggenheim, Véronique de Boisséson et Marie-Aude Labatide-Alanore (chargées de la musique au Collège des Bernardins), Jean-Baptiste de Beauvais et Alain Berland (pour le programme « Questions d’artistes »), le philosophe Oumar Kanaan, le compositeur et musicologue Pierre-Yves Macé, et le Père Denis hétier, également plasticien.

Alvin Curran – Biographie

Né en 1938 à Providence (Rhode Island), Alvin Curran a étudié la composition avec Elliott Carter, avant de côtoyer John Cage, Morton Feldman, puis de fonder à Rome, en compagnie de Steve Lacy, Richard Teitelbaum et Frederic Rzewski, le groupe Musica Elettronica Viva : avec celui-ci, il donne entre 1966 et 1971 plus de 200 concerts, laissant libre cours aux improvisations les plus débridées. Dans les années 1970, il compose une série de pièces solo pour synthétiseur, voix, sons environnementaux et « objets trouvés » (Light Flowers/Dark Flowers, Canti Illuminati), parmi lesquelles sa première œuvre maîtresse : Songs and Views of the Magnetic GardenFloor Plan/Notes From Underground, Ars Electronica, Linz, 1991/MoMA, New York, 1996 ; Shin Far Shofar, Musée juif contemporain, San Francisco, 2008-09) et surtout de très nombreuses compositions pour l’espace public : parmi ces dernières, citons par exemple Maritime Rites, pour 11 sirènes de navires (1980-85, donné notamment pour le 750e anniversaire de la Ville de Berlin en 1987, et repris récemment à la Tate Modern de Londres en version concertante par les cuivres du London Symphony Orchestra), ou encore Oh Brass On The Grass Alas, pour  300 cuivres amateurs, créé en 2006 au Festival de Donaueschingen. Jalonnant les quinze dernières années de ce parcours peu orthodoxe : Inner Cities, une suite de quatorze morceaux pour piano portant le même titre depuis son inauguration en 1996, et achevée en 2011 (les onze premiers volets ont fait l’objet d’un coffret CD publié par le label Long Distance). Également pédagogue (il a enseigné à l’Académie nationale des arts du théâtre à Rome, et occupé, de 1991 à 2006, la chaire de composition Darius Milhaud au Mills College, en Californie), Alvin Curran vit et travaille depuis 1964 à Rome. (1973). Elle sera suivie de pièces extrêmement variées – solistes ou concertantes, radiophoniques ou électroacoustiques –, mais aussi d’installations (Floor Plan/Notes From Underground, Ars Electronica, Linz, 1991/MoMA, New York, 1996 ; Shin Far Shofar, Musée juif contemporain, San Francisco, 2008-09) et surtout de très nombreuses compositions pour l’espace public : parmi ces dernières, citons par exemple Maritime Rites, pour 11 sirènes de navires (1980-85, donné notamment pour le 750eanniversaire de la Ville de Berlin en 1987, et repris récemment à la Tate Modern de Londres en version concertante par les cuivres du London Symphony Orchestra), ou encore Oh Brass On The Grass Alas, pour  300 cuivres amateurs, créé en 2006 au Festival de Donaueschingen. Jalonnant les quinze dernières années de ce parcours peu orthodoxe : Inner Cities, une suite de quatorze morceaux pour piano portant le même titre depuis son inauguration en 1996, et achevée en 2011 (les onze premiers volets ont fait l’objet d’un coffret CD publié par le label Long Distance). Également pédagogue (il a enseigné à l’Académie nationale des arts du théâtre à Rome, et occupé, de 1991 à 2006, la chaire de composition Darius Milhaud au Mills College, en Californie), Alvin Curran vit et travaille depuis 1964 à Rome.

www.alvincurran.com

~ « Un théâtre musical du monde » (sur son cheminement de compositeur) ~

David Sanson (DS) : Alvin Curran, plusieurs raisons me semblent justifier votre présence parmi nous aujourd’hui, et l’intérêt de vous dédier une nouvelle séance de ce séminaire « La parole de l’art ». En premier lieu, votre cheminement et votre œuvre artistiques – en lien notamment avec la notion de « minimalisme » qui est l’un des fils conducteur de la programmation musicale du cycle « Questions d’artistes » : je serai très curieux de recueillir votre opinion quant à cette question du minimalisme, et à la manière dont vous vous situez par rapport à elle. Mais auparavant, je pense qu’il serait judicieux de démarrer cette discussion par une brève présentation de votre « trajectoire ». En effet, dans le monde de la musique contemporaine, les parcours sont généralement très formatés, surtout en France : il faut avoir étudié ici, être joué là, et écrire à la manière de… qui vous savez [sourire]. Les artistes qui me passionnent sont souvent ceux qui ne suivent pas ces voies officielles. Ainsi, l’une des choses qui me semblent particulièrement intéressantes dans votre cheminement est le fait que, après avoir été l’élève du compositeur Elliott Carter, l’ami de John Cage et Morton Feldman, vous ayez décidé de vous établir en Italie et d’y pratiquer l’improvisation, en compagnie d’autres musiciens hors normes, et hautement « politiques » comme vous dites : avec Frederic Rzewski, Richard Teitelbaum, Steve Lacy, vous avez ainsi fondé le collectif Musica Elettronica Viva. J’aurais aimé que vous en disiez plus sur ce qui vous a conduit à embrasser cette voie… Car même si vous avez été joué dans les plus prestigieuses institutions de la musique contemporaine, le festival de Donaueschingen par exemple, vous êtes toujours demeuré une sorte d’outsider, de maverick, dans ce paysage de la « musique de tradition occidentale »…

Alvin Curran (AC) : En effet [sourire]

DS : Pourquoi ?

AC : Pourquoi ? Eh bien, pour la même raison qui fait que Brassens est un anarchiste dans sa musique, par exemple. Ou qu’un Giacinto Scelsi est à la fois aristocrate et bouddhiste. Je pourrais donner bien d’autres exemples. Et si je connaissais vraiment la réponse à votre question, je vous la dirais. Ce que je veux dire, c’est que cette réponse réside dans la formation d’événements cosmiques – ma naissance, ma vie, tout cela n’est qu’une suite d’accidents, de purs hasards – qui me dépassent. Je ne connais pas la structure de mon ADN, je ne me suis pas intéressé à l’analyse conformationnelle de mes molécules acycliques. J’ignore tout de l’intérieur de mon cerveau, ou de ma relation physique à ce passé mythique qui relie à l’histoire de toute vie humaine. Tout cela est incompréhensible pour moi. Je sais que d’une manière ou d’une autre, je suis lié à cela ; mais je ne saurais vous dire comment. Je pense que vous pouvez en apprendre plus sur moi en écoutant la merveilleuse interprétation de mon cycle Inner Cities par Daan Vandewalle – dont on pourrait dire, en un sens, qu’il est mon psychanalyste : c’est lui qui prend ces notes que j’ai écrites pour les allonger sur son divan, qui les extrait de la partition pour leur donner vie. C’est lui qui leur donne un sens.

Je n’ai donc aucune prétention à dire ce que je fais, ni d’où je viens. En tant qu’être humain, je suis un humaniste, je suis un athéiste, je suis le juif d’une époque – je dis « d’une époque » car j’ai pratiqué le judaïsme durant mon enfance. Et je suis tout simplement assis dans la même pièce que vous, qui êtes d’autres êtres humains, et m’intéresse aux mêmes choses que vous. Mon but en vous disant cela n’est surtout pas de contribuer à créer davantage de mystère, ou de mystique, autour de moi, mais seulement d’être honnête. Je ne sais pas qui je suis. Je sais seulement, un tout petit peu, qui je suis dans ma musique ; c’est là que je viens à la vie en tant qu’être humain. Dans la fabrication de ces sons, dans ces actions, dans ces gestes, dans ces structures sonores. Je sens bien que tout cela a à voir avec une structure plus large, avec le partage d’une aspiration profonde, fondamentale, transcendantale, avec tous les autres êtres humains : être dans l’espace matériel où nous nous trouvons et en même temps ailleurs, dans un autre espace dont nous ignorons tout, un espace extérieur à nous. Le son permet d’en faire facilement l’expérience : le son, je crois, est un moyen de transport vers des destinations dont nous ne savons rien, mais qui sont le plus souvent extrêmement plaisantes : ces destinations, ces endroits, ces expériences vous procurent un bien-être, vous apportent une joie intérieure qui ouvre votre sensibilité à des possibles qu’on ne saurait même pas imaginer.

« Lire la suite »

Où suis-je ?

Vous consultez les archives de novembre, 2011 à "What you give is yours, what you retain is lost forever." (Armenian proverb).

%d blogueurs aiment cette page :