Renaud Machart a-t-il jamais pris de l’acide ?

28 juin 2009 § 1 commentaire

On est en droit de se poser la question à la lecture du compte rendu que l’éminent critique musical du Monde publiait cette semaine du Roi Roger, l’opéra de Karol Szymanowski (1926) que Krzysztof Warlikowski met en scène en ce moment à Paris (« A l’Opéra Bastille, « Le Roi Roger » gâché par une mise en scène sous acide », in Le Monde du 19 juin). Bien que plutôt fan du travail du metteur en scène polonais, j’étais a priori plutôt disposé à croire le chroniqueur, ne serait-ce que parce que j’avais trouvé très fin son compte rendu de Pastorale, l’opéra de Gérard Pesson (« mis en scène » par Pierrick Sorin) donné actuellement au Châtelet. Mais après avoir vu le spectacle cet après-midi, je suis rétrospectivement plutôt choqué par le ton de son article, et par ses propos.

Cela sent soit le règlement de compte, soit – et c’est presque aussi grave – le critique qui veut faire son intéressant : parce que dans un article sur la musique classique, c’est si cool de parler d’« acide » (je n’ai pas retrouvé sur scène les symptômes et les effets que les usagers de cette drogue m’avaient pourtant décrits…), si spirituel et si branché de citer Franck Dubosc (admirez ma culture générale, comme elle englobe les références triviales et « grand public ») … Cela me semble être une bien piètre motivation, et en tout cas une manière bien cavalière de traiter de ce qui m’est apparu, pour ma part, comme un chef-d’oeuvre.

D’abord il y a la musique, à mes oreilles bien moins « rutilante » que le chroniqueur ne le laisse entendre : une partition richement mélodique qui brasse les influences (il y a par moments du Debussy, du Ravel, du Bartók…) sans jamais paraître épigonale, soulignant l’importance de ce compositeur effectivement trop peu joué (écouter en particulier les Masques et Mazurkas pour piano), pierre angulaire de la modernité musicale polonaise. D’ailleurs, le poignant air de Roxanne à l’Acte II (« Dormez, songes sanglants du roi Roger… ») résonne comme un écho étonnament prémonitoire du troisième mouvement (Lento) de la Symphonie n° 3 d’Henryk Górecki, « tube » composé en 1976…

Ensuite il y a les interprètes, aussi merveilleux chanteurs que comédiens – l’ensemble, chanteurs et orchestre, étant parfaitement au diapason, même si le choeur ne possède pas tout à fait le coffre de celui de la Ville de Birmingham (sur le CD EMI dirigé par Simon Rattle).

Enfin, il y a cette mise en scène qui est loin de faire dans les « élucubrations psychédéliques » (bien qu’assez amateur de psychédélisme, je n’en ai pour ma part trouvé nulle trace ici) ; loin en outre de se borner, comme l’écrit Renaud Machart, à une lecture homo-érotique (ce n’est pas parce qu’elle cite Théorème et que l’on aperçoit Joe Dallesandro – l’éphèbe chouchou de Warhol et Paul Morrissey – tout nu), mais qui, bien plus largement, met en question l’ambiguïté sexuelle (ainsi qu’y incite le sujet). Au contraire, Warlikowski, qui s’y connaît en matière d’ambiguïté sexuelle (voir ses mises en scène de Sarah Kane ou d’Angels in America) et de culture polonaise, tire le meilleur parti d’un livret pas facile (et de didascalies intenables). Certes il y a parfois des « coquetteries » (façon de parler !) inutiles (les masques de Mickey à la fin, que je ne m’explique pas plus que le King-Kong de L’Affaire Makropoulos, qu’il avait mis en scène dans ce même Opéra-Bastille), mais le metteur en scène ausculte avec brio les multiples résonances psychanalytiques qui font l’un des intérêts du texte : ce bassin qui s’ouvre sous les pieds des protagonistes serait-il celui de l’inconscient ? qui est ce Berger ? n’est-il pas le double de Roger ?…

Les applaudissements du public, qui ont bien vite étouffé les huées ce dimanche après-midi (à moins qu’il ne s’agisse de figurants appointés par l’Opéra pour couronner la fin de mandat de Gérard Mortier ?!?), m’ont conforté dans le sentiment que cette production est une vraie, belle réussite. Un opéra qui ouvre des questions et des abîmes, et qui, surtout, donne bien souvent le frisson.

Publicités

Deux journées entières dans les arts (à Paris)

28 juin 2009 § 2 Commentaires

Kandinsky au Centre Pompidou :

Je ne comptais pas aller voir cette exposition mais finalement, je n’ai pas regretté de braver la foule : belle scénographie, belles découvertes de toiles figuratives des premières années, et puis surtout, de voir ainsi toutes ces oeuvres présent.es dans l’ordre chronologique m’a permis de découvrir dans les toiles abstraites des années 1913- 192… des choses que je n’avais jamais perçues, des éléments de paysages par exemple. Et puis le portfolio des amis du Bauhaus (Feininger et Klee notamment, toujours superbes) ne gâte rien…

Philippe Parreno au Centre Pompidou

On aimerait que le propos soit mieux expliqué à l’entrée par les employés du Centre, car beaucoup de gens passent à côté de cette exposition – qui aurait gagné à être étirée dans un espace moins vaste, plus labyrinthique. Mais rien que pour le splendide film (on n’ose plus parler de « vidéo », c’est du 70 mm !!) retraçant le convoi transportant le cercueil de J.F. Kennedy à travers les USA, et l’ouverture sur la ville qui s’ensuit (lorsque remontent les stores mettant au noir l’Espace d’exposition), cette proposition vaut vraiment qu’on s’y arrête.

Daniel Buren à l’Hôtel Salé

« La Coupure » – une cloison miroitante tranversant de part en part l’Hôtel Salé, de la cour au jardin, en passant par l’intérieur du bâtiment dont elle démultiplie les magnifiques perspectives – est une merveille d’installation in situ.

Une image peut en cacher une autre, au Grand Palais

Malgré la foule encore, c’est une nouvelle démonstration d’intelligence de la part de Jean-Hubert Martin : ravissement de découvrir les enluminures mogholes ou les masques et sculptures africains, mais aussi de voir en vrai les dessins de Piranese et de MC Escher, et une foule d’autres chefs-d’oeuvre de toutes époques (les peintures réversibles d’Arcimboldo, le pastel de Degas, Odilon Redon, Bonnard, Dali pas toujours terrible mais parfois fulgurant, et des paysages de rêve à n’en plus finir…).

Richard Fauguet au Plateau

C’est la troisième fois que je vais voir cette expo et je ne m’en lasse pas. Voilà ce qu’on peut appeler un artiste, un vrai, un pur, dont le regard aiguisé fait feu de tout ce qui lui passe par le tête… Le cabinet de dessin en est une preuve magnifique, où je découvre à chaque visite de nouvelles choses (j’avoue une préférence pour Les Cinq Continents sous la neige, les dessins au Venilia, ceux au scotch… etc… etc…).

Fables et fragments à l’Ecole des Beaux-Arts

L’exposition des étudiants ayant reçu leur diplôme en 2008 avec les félicitations du jury, fatalement inégale : je retiens surtout les délicats dessins et sculptures Shinobu Mikami, l’art du peu (mais du si protéiforme : dessin, son, origami…) de mon amie Felicia Atkinson, et les mises en scène photographiques du jeune homme qui expose à l’étage (moyens formats, le plus souvent carrés) et dont j’ai oublié le nom.

Où suis-je ?

Vous consultez les archives de juin, 2009 à "What you give is yours, what you retain is lost forever." (Armenian proverb).

%d blogueurs aiment cette page :