Neuer Tanz à la MC93 de Bobigny, 13/05/2009

… im linken Rückspiegel auf dem Parkplatz von Woolworth, « … dans le rétroviseur gauche sur le parking de Woolworth » : on ne peut que s’étonner du choix de ne pas traduire, sur les programmes, le titre du dernier spectacle de la compagnie de danse Neuer Tanz, réservant sa compréhension aux seuls germanophones (ou curieux) : faut-il y voir une volonté de distanciation, une autre manifestation de ce « second degré » aux limites du cynisme que certains ont cru percevoir sur scène, faisant écho aux propos entre lard et cochon de VA Wölfl, l’architecte-gourou de cette compagnie de danse (lui-même est à l’origine plasticien, ancien élève du Viennois Kokoschka) basée à Düsseldorf ? En tout état de cause, ce titre constitue bel et bien la plus simple et la plus évidente des portes d’entrée dans un spectacle qui, dès lors, s’avère en tout point splendide.

Le rétroviseur gauche, c’est celui dans lequel le passager – si l’on se trouve aux Etats-Unis, ce que l’on peut supposer en l’occurrence – de quelque voiture garée sur le parking d’un supermarché, homme ou femme, abîmerait son regard pour tromper son attente. On pourrait imaginer que pour égayer un peu ce sinistre décor, il aurait allumé la radio. Et c’est alors que le spectacle commence.

Tromper son attente : ce pourrait être le mot d’ordre de cette heure et demie dans laquelle le temps s’étire à la mesure des mouvements des danseurs. Mouvements d’apparence simples, anodins, et de toute façon quasi imperceptibles, réitérés lentement jusqu’à la saturation, jusqu’aux limites du supportable (c’est-à-dire, pour le spectateur parisien assis dans son fauteuil, de l’ennui). Danseurs qui interprètent sur scène des chanteurs et des musiciens – mimant impeccablement, impassiblement et admirablement les membres d’un groupe pop avec tous les stéréotypes, les clichés et les poses d’usage auxquels nous ont accoutumés les émissions de télévision (en l’occurrence, on pourrait se croire  sur le plateau de l’émission britannique Top Of The Pops). Des danseurs qui ici, avant tout, surtout, et presque miraculeusement, sont véritablement chanteurs et musiciens.

Car c’est là selon moi le caractère miraculeux de ce spectacle dans lequel, plutôt que la critique du monde tel qu’il va mal (le culte de la consommation, la dictature de l’information, la violence de la « pipolisation », la société du spectacle : toutes ces choses-là y sont aussi, finement mixées – je pense par exemple à ce flash d’information que les sept interprètes enchaînent deux fois, reproduit à l’identique), je vois avant tout un formidable hommage à la puissance de la musique, à la magie de la radio ; et une tentative de transposer sur scène ce médium où l’incongruité la plus choquante, la violence la plus pornographique et la bêtise la plus ridicule peuvent côtoyer, surtout en voiture, les moments de grâce les plus sublimes – médium qui devient ici image du monde, métaphore de la vie, comme peuvent l’être chacune des chansons interprétées, sans guère d’interruption, sur la scène.

Est-ce parce que j’avais le titre en tête, et que je l’aurais envisagé avec des yeux de musicien ? Transformé en scène de concert ou en plateau de télévision, avec des instruments pour seuls accessoires, enserrant les protagonistes (et à ce titre il faut insister sur la nécessité d’être assis près de la scène, au risque sinon d’être tenu à distance par ce procédé fortement immersif), le white cube superbement scénographié par VA Wölfl est devenu à mes yeux un véritable espace mental. (Tout espace mental n’est-il d’ailleurs pas encerclé, borné par la présence de la mort, comme pourrait le suggérer le rideau de squelettes qui peu à peu, formant une inexorable danse macabre, vient fermer le front de scène ?) L’espace mental du passager en question, ou de la passagère donc, dont ce qui se passerait sur scène ne ferait alors qu’épouser les états d’âme.

Ecouter la radio les yeux perdus dans le vague, ou dans le monde vu par le prisme du rétroviseur gauche, cela pourrait ressembler à ça :

On fredonnerait dans sa tête des airs que l’on trouve débiles, d’autres que l’on a toujours aimés.

On en écouterait les paroles, ces paroles parfois si parfaitement en phase avec nos pensées, et l’instant d’après plus, on préfèrerait se perdre dans des images d’ultra-violence, dans des fantasmes de chaos – cet assourdissant, tétanisant bruit d’hélicoptère – ou alors de luxure – cette danseuse masturbant sa guitare (et elles sont fascinantes, cette basse et cette guitare arrimées à scène, fixées sur des piquets tels des totems que jamais la danseuse ne ceint, qu’elle ne fait qu’effleurer, comme si ces objets n’avaient pas besoin d’elle pour continuer à exister) tandis qu’une autre émet des gémissements d’extase.

On jetterait une oreille distraite aux informations, sans prêter attention aux déclarations de Gordon Brown (c’est qui, déjà, Gordon Brown ?), on ingérerait sans s’en rendre compte, par suite d’une disponibilité temporaire de notre cerveau humain, des slogans délétères (« Global people / Global views / Global news »), on laisserait passer des annonces aberrantes (ce message vantant une « amnistie pour les armes », offrant à chacun, durant un mois, en toute confidentialité et anonymement, d’aller rendre aux autorités l’arme dont il serait le détenteur), on ne prêterait même plus attention aux incessants jingles vantant le site « www.neuertanz.com » ; puis rapidement, plutôt que de continuer à ne pas se sentir concerné par les morts en Afghanistan, on préférerait laisser vaguer ses pensées vers des images plus positives.

S’identifiant aux chanteurs dont les voix se succèdent dans l’habitacle, on échafauderait alors des rêves de grandeur, on se rêverait une vie de star sur mesure, à son seul usage, on se verrait beau, riche et adulé. Et talentueux aussi, on s’y croirait vraiment.

Parfois, on laisserait son regard zoomer sur un détail du décor réfléchi, généralement une annonce publicitaire.

Et on en reviendrait à la musique, encore et toujours, on la trouverait tour à tour horrible ou entêtante, piteuse ou euphorisante.

Bref, au rythme de ces pop-songs scandant l’attente, on oscillerait comme toujours, mais plus que jamais, entre la mélancolie et la joie, entre l’enthousiasme et l’abattement.

D’autres fois cependant, à intervalles réguliers, tout cela en viendrait à se fissurer. Dans le bel ordonnancement de la musique, dans la belle harmonie de ces mouvements, des dérèglements se feraient par moments sentir ; des voix dérailleraient et viendraient strier les mélodies ; une broyeuse à papier ferait entendre son souffle vrille-nerfs au milieu d’un séraphique passage choral ; le volume sonore se déréglerait brutalement, se faisant pianissimo ou au contraire assourdissant ; des gestes imprécis décaleraient les tempos – ou alors ce sont des gestes fous, carrément absurdes : on se lève et on emporte une danseuse sur son épaule, comme parfois on se prend à parler tout seul, à enlever sa chemise, à chanter tout haut, à s’oublier, et avec soi le monde tout autour. Des moments parasites, suspendus, comme le temps lorsque l’on change de station, lorsque parfois tout semble se brouiller.

C’est tout cela qu’il m’a bien semblé voir pendant une heure et demie. Neuer Tanz réussit le tour de force de ne pas se complaire dans le pastiche facile, la mise en abîme à deux balles ou dans le kitsch culturellement correct, pas davantage que dans la rebellitude chic et pop ou le cynisme par défaut. Manifestement, les danseurs ont pris goût à l’apprentissage des gestes de la musique ; et ces chansons (de l’électro à la soupe, du rock à la guimauve en passant par le hip-hop) qu’il prennent un malin plaisir à transformer en terrains d’expérimentations, ils ne font pas que les singer, qu’en tourner en ridicule la dimension formatée : ils les aiment, ils les habitent, les incarnent et les ressentent, ils les transforment aussi, tout comme ils savent le faire avec leurs propres corps, en puissants instruments d’émotions. Et c’est dans ces moments-là que le miracle s’accomplit : lorsque à la parfaite, presque trop parfaite (quasi kraftwerkienne) rectitude des corps se greffent des instants de profonde osmose musicale, d’humanité pure ; lorsque la mécanique spectaculaire qui transforme les corps en automates, qui codifie et fige les attitudes, se grippe ou s’emballe. Il faut souligner la qualité du travail accompli sur les arrangements de ces compositions (comme sur la bande-son en général, extrêmement travaillée) qui sont, en grande partie au moins, des reprises (Disco 2 Break de MFA, par exemple – référence retrouvée après-coup sur Internet à partir des bribes de paroles) : il suffit d’entendre la splendide version de Komponent, émouvante ballade électro-pop de l’Allemand Apparat, pour comprendre que la charge émotive qui se déploie devant nous, dans nos oreilles, n’est pas forcément factice, ni uniquement burlesque.

Les morceaux ont été étirés tout comme les mouvements des danseurs, ils se déroulent jusqu’à satiété, et au fil même de leurs développements on traverse des passages absurdes et d’autres saisissants en raison de cette ambiguïté même, qui en cela traduisent parfaitement la succession de nos états d’âmes. Il y a là une authenticité, un don de soi qui, degré suprême de la maîtrise, vient annihiler tous les soupçons de froideur, et déjouer tous les calculs.

Un espace mental, disais-je.

Et la danse, dans tout ça ? Elle est partout. Parfois éclatante, telle un rêve de virtuosité, de ces moments où l’on s’imagine dansant sur une scène, une raquette de tennis en guise de guitare, notre corps électrique ne faisant plus qu’un avec la foule dont il monopoliserait les regards, notre corps pure présence magnétique, sidérante – en l’occurrence, ce sont ceux des danseuses, accomplissant des enchaînements extrêmement spectaculaires.

Mais le plus souvent elle est invisible, imperceptible : ce sont ces pointes miraculeuses des danseuses qui s’affairent sur leurs instruments, tandis que peu à peu leurs talons descendent vers le sol ; ces entrelacs de mains et de bras qui se croisent et se frôlent dans la série de duos – l’aube succédant au crépuscule en accéléré tandis qu’imperturbables, deux à deux, les danseurs se font face – qui précède un finale en forme d’apothéose, longue et incantatoire plage électro introduite par une lumière gommant brutalement les couleurs, et qui s’achève dans l’obscurité après un brillant passage où les interprètes, tournant sur des socles, vont et viennent autour de leurs micros ; et surtout, il y a tout ce qui s’accomplit avec les instruments, les micros et les voix, qui rejoint ce travail sur tous les gestes négligeables, machinaux, quotidiens, utilitaires ou anecdotiques, auquel VA Wölfl dit attacher une énorme importance. Parole de musicien : c’est un véritable tour de force que d’arriver à piloter un tel ensemble de machines et d’instruments (il y a encore moult synthétiseurs et échantillonneurs, des violons, une platine CD de DJ, et un kit de batterie électronique donnant lieu à des gestes proprement hilarants) avec une telle maîtrise corporelle, et sur une si longue durée. Si beaucoup de morceaux sont en playback (ce qui multiplie encore les occasions de décalage, de décrochements), le nombre important de manipulations effectuées en direct laissent songeur quand au travail accompli, que l’on devine gigantesque. Pour être d’apparence simple, ces mouvements n’en sont pas moins d’une prodigieuse virtuosité.

Et, entre maints passages franchement comiques, il y a donc ceux où l’émotion affleure et se démultiplie, avec un plaisir apparemment coupable. Deux scènes restent en mémoire :

un danseur chantant seul et a cappella la fin d’un morceau, dont la voix fortement réverbérée, soudain à bas volume, sort de haut-parleurs situés derrière la scène, prenant une intonation déchirante – sous les regards inquisiteurs des autres, comme s’il devait avoir honte de ce moment de sincérité et d’abandon ;

sur quelques notes de synthé cheap, un autre fredonne un lied de Mahler avant d’être brutalement interrompu par la voix d’un animateur qui écorche le nom de Dietrich Fischer-Dieskau.

Grâce à cette succession de moments, ce « spectacle » réussit à être bien davantage qu’une simple critique (un peu sûre de son fait) du philistinisme ordinaire, et à s’éloigner de tout manichéisme pour s’engager de l’autre côté du miroir, dans la profondeur insonsable du rétroviseur. … im linken Rückspiegel auf dem Parkplatz von Woolworth est une enthousiasmante méditation sur la perception, et sur la perfection.

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