Alain Bashung, ultime express

23 mars 2009 § 1 commentaire

C’est samedi dernier à Caen, à la fin de la soirée de clôture du festival La Poésie/Nuit, de la bouche d’Eric Vautrin, son instigateur, qui dédia en conclusion ladite soirée à sa mémoire, que j’ai appris la mort, ce même soir du 14 mars 2009, d’Alain Bashung. Et finalement, je me dis qu’il ne pouvait y avoir de meilleur cadre que celui d’un festival dénommé ainsi, La Poésie/Nuit, pour encaisser la disparition d’un tel poète nocturne, la poésie et la nuit, cela va bien à Alain Bashung, et Dieu sait quel texte de chanson il aurait pu tirer, avec la complicité de l’un ses paroliers attitrés (j’avoue ma préférence pour Jean Fauque), d’une telle association de mots et d’idées.

Comme toujours lorsqu’il s’agit d’un artiste que j’admire – et Dieu sait qu’il y en a eu ces dernières années : rien que parmi les musiciens, Luc Ferrari, Mauricio Kagel, Galina Ustvolskaya, György Ligeti, ou encore Lux Interior, le chanteur des Cramps, que j’aimais bien sans avoir pourtant jamais réellement écouté sa musique ; sans parler des autres, cinéastes et écrivains, plasticiens et artistes de scène –, cette disparition m’a rendu triste, et fait songer à ce que me racontait un jour, lors d’un entretien, Christian Boltanski : que lorsque l’on est artiste, ce qui est bien, c’est que l’on parvient à toucher une foule de gens que l’on ne connaît pas, rien que par ses œuvres, ses actes ou, en l’occurrence, sa disparition. Ainsi j’ai été samedi soir touché, affecté, attristé par cette nouvelle à laquelle pourtant chacun était préparé – non que l’homme, d’une humilité exemplaire, ait en aucune façon cherché à mettre en scène cette mort annoncé, non, la presse s’en était chargée, se dépêchant avec autant d’empressement obscène que d’émotion sincère de lui rendre des hommages ante mortem, ne serait-ce que lors de sa prestation victorieuse (dont j’aurais d’ailleurs bien aimé être témoin, eussé-je eu la télévision) aux dernières « Victoires de la Musique » –, et pourtant, je n’ai pas rencontré Alain Bashung.

Ou du moins je ne l’ai rencontré que de loin, au même titre que tous les autres spectateurs de ses concerts – une première fois au Printemps de Bourges en 1989, à la grande époque de l’album Novice, où il partageait l’affiche avec Sapho et Stephan Eicher, puis l’an dernier à la Salle Pleyel, où il avait donné un show en deux temps : une première partie rappelant qu’il était l’un des musiciens les plus aventureux de la scène française, proposant principalement des versions atmosphériques et expérimentales des morceaux de son album L’Imprudence ; une seconde égrenant, dans des arrangements cette fois un peu plus (trop ?) conventionnels, les succès qui ont scandé sa présence au premier plan de la chanson française, de Gaby à (bof) Osez Joséphine. Pour cette première partie éblouissante, frissonnante d’émotion, et pour des talents de chanteur qui ce soir-là éclataient avec évidence (d’un bout à l’autre un timbre, un souffle et un phrasé irréprochables, et impressionnant pour un quelqu’un de son âge, et de sa conformation), cette soirée est restée gravée dans ma mémoire. Je l’ai également côtoyé par capillarité,  à travers les propos des musiciens que j’ai eu la chance de rencontrer et qui avaient pu travailler avec lui : Colin Newman, du groupe Wire, ou encore Dave Ball (moitié de Soft Cell, et auteur à l’époque d’un formidable et culte album solo, In Strict Tempo, entourés de chanteurs comme Genesis P. Orridge ou Gavin Friday), qui tous deux avaient œuvré à l’album Novice sans d’ailleurs jamais rencontrer son auteur, sans parfois même se rappeler du résultat (et sans réellement soupçonner autrement que vaguement, par ouï-dire, l’aura toujours grandissante dont celui-ci jouissait dans notre pays) !

Car Alain Bashung, bien avant l’ère de l’échange de fichiers informatiques et des collaborations virtuellement infinies offertes par la révolution numérique, était passé maître dans l’art de s’entourer. Avec bien davantage d’à-propos (mais sans doute moins de génie mélodique) qu’un Gainsbourg par exemple, à la manière plutôt d’un David Sylvian ou d’une Björk, il a cherché auprès de frères d’aventure des façons d’étendre son univers musical, de lui faire prendre des voies nouvelles, autrement moins balisées que celles de ce rock’n’roll des fifties/sixties dont il est issu. La liste des instrumentistes ayant collaboré avec lui est impressionnante, des guitaristes Michael Brook ou Arto Lindsay à, donc, Colin Newman, Dave Ball et même Blixa Bargeld (Einstürzende Neubauten), tous trois crédités au générique de Novice. Il semble qu’avec tous ces artistes, la collaboration se soit faite le plus souvent à distance, et dans un sens : chacun d’entre eux proposait des arrangements, des idées, des gimmicks inspirés par les bribes de chansons transmises Bashung qui, ensuite, se livrait à un véritable travail de compositeur, assemblant celles qui, parmi toutes ces pistes, lui semblaient les plus intéressantes. Sur Novice, il n’est pourtant pas très difficile de retrouver les éléments qui proviennent de chacun des trois musiciens susmentionnés, et qui d’ailleurs ne contribuent pas peu à conférer à cet album (un album au sujet duquel il faut relever une nouvelle fois l’aveuglement de cette presse bien-pensante supposée diffuser le bon goût culturel de gauche branché, qui, alors qu’aujourd’hui elle porte sans réserves le compositeur au pinacle, dauba consciencieusement, pendant un certain nombre d’années, sur un disque considéré comme « gothique » et éminemment mineur dans le parcours de Bashung) cette teinte sombre, cette froideur électronique qui, soulignant à merveille des compositions d’une grande qualité et d’une grande constance (le single Bombez !, Etrange été, Pyromane, Alcaline, il faudrait toutes les citer),  en font l’un des sommets de sa discographie.

Une qualité et une constance que l’on retrouve aussi sur L’Imprudence, mon autre disque préféré de « Shungba », ainsi que l’appelait, je m’en rappelle, Alain Maneval, à l’époque où celui-ci animait sa fameuse émission Bon esprit sur Europe 1 – avec ces chefs-d’œuvre que sont Tel, Mes bras, ou encore ce morceau-titre aux allures de manifeste bashungien. Viendraient ensuite Fantaisie militaire (en particulier pour cette sublime chanson qu’est Aucun express), le mythique Play Blessures (réalisé avec Gainsbourg)… Bref, tous ces disques où Bashung laisse libre cours à sa noirceur et à son imagination. Car j’avoue aussi être plus hermétique à tout un pan de sa discographie – et à ceux de ses albums qui sont le plus empreints de ces influences « blues-rock » que j’évoquais tout à l’heure : Osez Joséphine me laisse froid (mis à part Madame rêve, enchanteur bien que décalqué presque outrageusement des morceaux que Dead Can Dance produisait à l’époque, en particulier sur l’album Within The Realm Of A Dying Sun), tout comme Chatterton (bien qu’enregistré avec l’excellent guitariste Michael Brook), et je n’ai même pas encore fait l’effort d’approfondir mon écoute de Bleu pétrole, après un premier contact qui m’a laissé une impression mitigée. Et je reste ignorant d’une bonne partie de son œuvre (ne serait-ce que ce Cantique des Cantiques dont on m’a dit le lus grand bien). Et pourtant, j’adhère sans réserve à la totalité de Bashung, malgré cette œuvre inégale (mais qui me semble toujours portée par un sincère désir de renouvellement, et par un louable car rare souci de continuer à apprendre, de soi et des autres, et à se remettre en question), malgré mes infidélités répétées ; je souscris sans réserve au concert de louanges que l’ensemble des « observateurs », dans une belle et éloquente unanimité, s’accorde à lui offrir depuis, en gros, le triomphe critique et public de Fantaisie militaire. Et aujourd’hui où je suis aussi triste que tout le monde, il ne reste plus qu’à réécouter sa musique et les professions de foi qui parfois, entre deux de ces calembours qui ont forgé sa réputation (et qui font que ces textes forment au final une œuvre fascinante et d’une insondable profondeur poétique, un dédale de mots au détour desquels on passe du cocasse au tragique, et au fil duquel on progresse un peu plus dans la connaissance de soi-même et des autres), donnent à ses chansons une grandeur colossale – ainsi du finale de son avant-dernier album : « A l’avenir, laisse venir… l’imprudence. » On n’a pas fini d’écouter Alain Bashung.

(Je l’ai d’ailleurs réécouté entre-temps, et me suis dit que décidément, l’une de ses plus magistrales interventions reste sa collaboration avec Arnaud Rebottini, sur l’album Organique publié par celui-ci en 2002 sous l’alias Zend Avesta, avec le morceau Mortel battement/Nocturne – deux poèmes de Jean Tardieu magnifiquement habités, et dont le second prend aujourd’hui une drôle de résonance :

Ici s’ouvre un monde nouveau

démasqué par la fin du jour

Le temps bascule J’écoute Je retiens mon souffle.

 

Une réponse dernière

Un pâle éclat

Un secret promis et tenu

 

Les mots

un essaim d’astres

Une plume une feuille

 

 

La nuit s’éclaire au centre

Au centre est la source de toute couleur

Au centre est l’avenir longtemps mûri sous les cendres

 

Au centre est mon amour pour ce monde

Ma joie mon espérance invincible et trahie.

 

J’irai mourir dans mon enfer

Je déchirerai les vestiges de la misère

Je délivrerai ce qui est immobile

Je perdrai mes enfants dans la clarté

Je forcerai les secrets de la douleur

J’écarterai les rideaux du théâtre de la mort

Oubli

Mémoire

soupir

Roule miracle torrent puissance

que l’aube arrive reparte revienne

que fuient les tourbillons

Le silence est un tonnerre lointain

Toute défaite est mon triomphe…)

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§ Une réponse à Alain Bashung, ultime express

  • […] de caniveau ». Pourtant une dizaine de jours après, je me souviens être tombé par hasard sur le texte de David Sanson sur son blog (qui n’est manifestement plus actif) et y avoir trouvé une forme d’apaisement ; cela ne tenait […]

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