Philip Jeck, la patine des vinyles

(A propos du concert de Philip Jeck à Présences électronique, Paris, Le 104, vendredi 13 mars 2009.)

La musique de Philip Jeck est une musique d’amoureux de la musique, et une musique d’amoureux du disque : les gestes du pouce ne trompent pas avec lesquels il manie les 45 tours et les deux petits tourne-disques qu’il utilise (placés dans des valises blanches qui, ouvertes, semblent figurer des laptops dérisoires), couplés avec un sampler de poche à l’aspect tout aussi rudimentaire.
Et le vinyle donne une couleur tout à fait particulière à sa musique, on pourrait presque dire une « patine ». Sombre, cette musique fait parfois songer à certains disques de dark ambient tels qu’au début des années 1990, un label comme Extreme pouvait en produire ; elle rappelle aussi, avec ces échos de fanfares malades, ces nappes de chants grégoriens qui affleurent par moments, la période où Current 93 s’adonnait à une musique expérimentale assez atmosphérique (l’album Imperium) – ou encore les meilleures tentatives à base de disques vinyle mis en boucle menées par l’Américain Boyd Rice sous le nom de NON, dans la lignée de son contemporain Christian Marclay ; elle se rapproche enfin, par sa densité mélodique et ses contrastes de textures, des grandes vagues contemplatives d’un Tim Hecker, d’un Markus Popp (Oval) ou d’un William Basinski – mais aussi parfois, avec ses enchâssements de motifs répétés, de la musique d’un Steve Reich.
Ainsi, derrière cette texture poussiéreuse, au fil de cette « écriture discographique » (comme on parle d' »écriture automatique »), Philip Jeck semble construire des mondes enfouis, faire naître des sortes de paysages dans le brouillage ; redonner vie (et sens) à des bribes de musiques, comme s’il cherchait à faire revivre ses disques, de la seule manière qui soit : en y prélevant des bribes, des fragments de souvenirs musicaux, pour les faire se frotter entre eux.
Philip Jeck aime faire durer, résonner, re-sonner ses accords (au risque parfois d’abuser, comme ce fut parfois le cas lors de ce concert au 104, des effets d’écho et de réverbération) : le résultat pourrait évoquer ces nappes caractéristiques de la musique ambient – si ce n’est qu’il est produit par un procédé radicalement différent. Sa musique est un condensé de mémoire, un collage dont les éléments sont avant tout choisis pour leur capacité à à être réactivés et à se combiner – et puis à se fondre dans un véritable discours musical, un vrai talent pour articuler des paysages sonores, pour les faire exister et coexister pendant des concerts durant généralement plus d’une heure ; une faculté qui dépasse largement le cadre de l’expérimentation cultivée pour elle-même…
… Allongé dans la pénombre, environnée des haut-parleurs extraordinaires du GRM, on se laisse alors bercer par ces échos infinis du temps, cette poussière uchronique : car cette musique a bel et bien pour effet de faire perdre à l’auditeur toute notion du temps – dans tous les sens du terme, qu’il s’agisse de la chronologie ou de la durée.
Vers la fin du concert toutefois ce temps se déchire (pour employer un verbe qu’affectionnait Luc Ferrari – auquel dans la même salle, une heure plus tard, sa veuve, Brunhild Ferrari, rendra hommage en organisant la diffusion, à quatre mains avec Christian Zanési, de trois pièces issues de la magnifique série des « Presque rien ») : dans ce flux sonore se font entendre peu à peu des bruits de rayures, de saphirs affolés, striant l’harmonie, vriant les tympans ; puis de brusques moments de vide. La musique se troue de béances, de silences, trébuche par à-coups avant que les lumières ne se rallument.
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