Holger Hiller, As Is - CD Mute, 1992
Heitor Villa-Lobos, Songs (Views And Miniatures) - CD Opus 111, 1992
Broadway, Gang Plank – CD 06:06am, 2009
September Collective, Always Breathing Monster - CD Mosz, 2009
Béla Bartok, oeuvres pour piano, par Zoltan Kocsis – CD Philips, 1992
David Sylvian, Manafon – CD SamadhiSound, 2009
Swans, The Great Annihilator – CD Young God Records, 1995
Steve Reich, Eight Lines – CD Nonesuch, 1979/1995
Slowdive, Pygmalion – CD Creation, 1995
Neu! ‘75 – CD Grönland 1975/2008
Minizza, mix krautrock @ La Cartonnerie de Reims – CD-R, 2007
Gérard Pesson, Dispositions furtives- CD Col legno, 2009
Joy Division, Unknown Pleasures – CD Factory, 1979/1992
Charles Mingus, Mingus Plays Piano- CD Impulse!, 1963/1997
Boubacar Traoré, Je chanterai pour toi – CD Marabi, 2002
La playlist de la rentrée mélancolique
•3 novembre 2009 • Laisser un commentaire« Her First Dance » de Misha Alperin…
•17 juillet 2009 • Laisser un commentaire… est décidément l’un des plus beaux, des plus magiques disques publiés l’année dernière (chez ECM – voir Playlist du 9/07/2008)…

Animal Collective Vs Johnny Clegg
•17 juillet 2009 • Un commentaire
C’est drôle, les générations et les sensibilités musicales… En assistant au superbe concert (mon premier) d’Animal Collective ce soir, à la Cigale, j’ai pensé à plusieurs références fort peu musicalement correctes par les temps qui courent… et en en parlant plus tard avec des amis, j’ai été étonné de retrouver dans leur bouche les mêmes noms : oui, je l’avoue, même si j’avoue aussi que je n’ai jamais aimé le moins du monde ce musicien (pas plus que je ne l’écouté, il s’agit donc d’un a priori), j’ai très vite songé à JOHNNY CLEGG en écoutant ces alliages de rythmes africains et de lignes vocales très mélodiques, avec des arrangements électroniques ; ce côté ethnique parfois proche de la transe m’a également fait songer à DEAD CAN DANCE, quand les passages les plus électro m’ont parfois rappelé mes chouchous d’UNDERWORLD… (Mais tout cela, passé au filtre « nu-rave » (comme du « post-MGMT », pourrait-on dire), et surtout méthodiquement haché, déstructuré, même si le concert de ce soir était plutôt pop : c’est finalement une impression de totale liberté – vis-à-vis des us et coutumes de la scène pop comme des étiquettes et formats musicaux en général – que dégage le trio new-yorkais…)
Oui, c’est drôle, les références musicales, car ce ne sont vraiment pas ces noms auquel il viendrait l’idée à un chroniqueur branché (de ceux qui apprécient ce groupe cependant de plus en plus populaire) de faire référence, ni même ceux que moi-même je choisirais de faire figurer dans une chronique « sérieuse » (je préférerais citer des choses plus branchées donc, plus « crédibles »).
Reste que sur ce concert, Animal Collective m’a impressionné, et que si je devais en retenir 4 choses, ce serait :
- l’importance de la musique africaine et des rythmes d’Afrique Noire dans cette musique, que je n’avais jamais réellement mesurée ;
- la beauté des jeux vocaux et des chants conjugués d’Avey Tare et Panda Bear ;
- la ferveur du public : je n’avais pas réalisé à quel point ce groupe était aujourd’hui populaire, ce qui est d’autant plus remarquable que sa musique, même si elle est moins déstructurée, reste tout aussi expérimentale qu’à ses débuts – la salle était comble et malgré la chaleur caniculaire, la fosse était déchaînée ;
- la beauté de la scénographie, à la fois un peu cheap et très travaillée, joliment psychédélique…
Et puis une cinquième, tout de même, sur le chemin du retour (je suis parti avant les rappels), l’orage qui avait en quelques minutes dévasté les trottoirs du boulevard, cartes postales de la Butte Montmartre jonchant pêle-mêle le trottoir déjà recouvert d’eau, poubelles dérivant au milieu de la chaussée, arbres coupés…
Renaud Machart a-t-il jamais pris de l’acide ?
•28 juin 2009 • Un commentaireOn est en droit de se poser la question à la lecture du compte rendu que l’éminent critique musical du Monde publiait cette semaine du Roi Roger, l’opéra de Karol Szymanowski (1926) que Krzysztof Warlikowski met en scène en ce moment à Paris (« A l’Opéra Bastille, « Le Roi Roger » gâché par une mise en scène sous acide », in Le Monde du 19 juin). Bien que plutôt fan du travail du metteur en scène polonais, j’étais a priori plutôt disposé à croire le chroniqueur, ne serait-ce que parce que j’avais trouvé très fin son compte rendu de Pastorale, l’opéra de Gérard Pesson (« mis en scène » par Pierrick Sorin) donné actuellement au Châtelet. Mais après avoir vu le spectacle cet après-midi, je suis rétrospectivement plutôt choqué par le ton de son article, et par ses propos.
Cela sent soit le règlement de compte, soit – et c’est presque aussi grave – le critique qui veut faire son intéressant : parce que dans un article sur la musique classique, c’est si cool de parler d’« acide » (je n’ai pas retrouvé sur scène les symptômes et les effets que les usagers de cette drogue m’avaient pourtant décrits…), si spirituel et si branché de citer Franck Dubosc (admirez ma culture générale, comme elle englobe les références triviales et « grand public ») … Cela me semble être une bien piètre motivation, et en tout cas une manière bien cavalière de traiter de ce qui m’est apparu, pour ma part, comme un chef-d’oeuvre.
D’abord il y a la musique, à mes oreilles bien moins « rutilante » que le chroniqueur ne le laisse entendre : une partition richement mélodique qui brasse les influences (il y a par moments du Debussy, du Ravel, du Bartók…) sans jamais paraître épigonale, soulignant l’importance de ce compositeur effectivement trop peu joué (écouter en particulier les Masques et Mazurkas pour piano), pierre angulaire de la modernité musicale polonaise. D’ailleurs, le poignant air de Roxanne à l’Acte II (« Dormez, songes sanglants du roi Roger… ») résonne comme un écho étonnament prémonitoire du troisième mouvement (Lento) de la Symphonie n° 3 d’Henryk Górecki, « tube » composé en 1976…
Ensuite il y a les interprètes, aussi merveilleux chanteurs que comédiens – l’ensemble, chanteurs et orchestre, étant parfaitement au diapason, même si le choeur ne possède pas tout à fait le coffre de celui de la Ville de Birmingham (sur le CD EMI dirigé par Simon Rattle).
Enfin, il y a cette mise en scène qui est loin de faire dans les « élucubrations psychédéliques » (bien qu’assez amateur de psychédélisme, je n’en ai pour ma part trouvé nulle trace ici) ; loin en outre de se borner, comme l’écrit Renaud Machart, à une lecture homo-érotique (ce n’est pas parce qu’elle cite Théorème et que l’on aperçoit Joe Dallesandro – l’éphèbe chouchou de Warhol et Paul Morrissey – tout nu), mais qui, bien plus largement, met en question l’ambiguïté sexuelle (ainsi qu’y incite le sujet). Au contraire, Warlikowski, qui s’y connaît en matière d’ambiguïté sexuelle (voir ses mises en scène de Sarah Kane ou d’Angels in America) et de culture polonaise, tire le meilleur parti d’un livret pas facile (et de didascalies intenables). Certes il y a parfois des « coquetteries » (façon de parler !) inutiles (les masques de Mickey à la fin, que je ne m’explique pas plus que le King-Kong de L’Affaire Makropoulos, qu’il avait mis en scène dans ce même Opéra-Bastille), mais le metteur en scène ausculte avec brio les multiples résonances psychanalytiques qui font l’un des intérêts du texte : ce bassin qui s’ouvre sous les pieds des protagonistes serait-il celui de l’inconscient ? qui est ce Berger ? n’est-il pas le double de Roger ?…
Les applaudissements du public, qui ont bien vite étouffé les huées ce dimanche après-midi (à moins qu’il ne s’agisse de figurants appointés par l’Opéra pour couronner la fin de mandat de Gérard Mortier ?!?), m’ont conforté dans le sentiment que cette production est une vraie, belle réussite. Un opéra qui ouvre des questions et des abîmes, et qui, surtout, donne bien souvent le frisson.
Deux journées entières dans les arts (à Paris)
•28 juin 2009 • 2 commentairesKandinsky au Centre Pompidou :
Je ne comptais pas aller voir cette exposition mais finalement, je n’ai pas regretté de braver la foule : belle scénographie, belles découvertes de toiles figuratives des premières années, et puis surtout, de voir ainsi toutes ces oeuvres présent.es dans l’ordre chronologique m’a permis de découvrir dans les toiles abstraites des années 1913- 192… des choses que je n’avais jamais perçues, des éléments de paysages par exemple. Et puis le portfolio des amis du Bauhaus (Feininger et Klee notamment, toujours superbes) ne gâte rien…
Philippe Parreno au Centre Pompidou
On aimerait que le propos soit mieux expliqué à l’entrée par les employés du Centre, car beaucoup de gens passent à côté de cette exposition – qui aurait gagné à être étirée dans un espace moins vaste, plus labyrinthique. Mais rien que pour le splendide film (on n’ose plus parler de « vidéo », c’est du 70 mm !!) retraçant le convoi transportant le cercueil de J.F. Kennedy à travers les USA, et l’ouverture sur la ville qui s’ensuit (lorsque remontent les stores mettant au noir l’Espace d’exposition), cette proposition vaut vraiment qu’on s’y arrête.
Daniel Buren à l’Hôtel Salé
« La Coupure » – une cloison miroitante tranversant de part en part l’Hôtel Salé, de la cour au jardin, en passant par l’intérieur du bâtiment dont elle démultiplie les magnifiques perspectives – est une merveille d’installation in situ.
Une image peut en cacher une autre, au Grand Palais
Malgré la foule encore, c’est une nouvelle démonstration d’intelligence de la part de Jean-Hubert Martin : ravissement de découvrir les enluminures mogholes ou les masques et sculptures africains, mais aussi de voir en vrai les dessins de Piranese et de MC Escher, et une foule d’autres chefs-d’oeuvre de toutes époques (les peintures réversibles d’Arcimboldo, le pastel de Degas, Odilon Redon, Bonnard, Dali pas toujours terrible mais parfois fulgurant, et des paysages de rêve à n’en plus finir…).
Richard Fauguet au Plateau
C’est la troisième fois que je vais voir cette expo et je ne m’en lasse pas. Voilà ce qu’on peut appeler un artiste, un vrai, un pur, dont le regard aiguisé fait feu de tout ce qui lui passe par le tête… Le cabinet de dessin en est une preuve magnifique, où je découvre à chaque visite de nouvelles choses (j’avoue une préférence pour Les Cinq Continents sous la neige, les dessins au Venilia, ceux au scotch… etc… etc…).
Fables et fragments à l’Ecole des Beaux-Arts
L’exposition des étudiants ayant reçu leur diplôme en 2008 avec les félicitations du jury, fatalement inégale : je retiens surtout les délicats dessins et sculptures Shinobu Mikami, l’art du peu (mais du si protéiforme : dessin, son, origami…) de mon amie Felicia Atkinson, et les mises en scène photographiques du jeune homme qui expose à l’étage (moyens formats, le plus souvent carrés) et dont j’ai oublié le nom.
Playlist, 28/05/2009
•28 mai 2009 • Laisser un commentaireMusicCargo, Hand In Hand - CD Amontillado Music, 2009
Louderbach, Autumn - CD Minus, 2009
Jon Hassell, Last night the moon came dropping its clothes in the streets - CD ECM, 2009
The Berg Sans Nipple, Along The Quai - CD Team Love, 2007
The Berg Sans Nipple, Play The Immutable Truth - CD Acuarela, 2003
B. Fleischmann, Angst Is Not A Weltanschauung! - CD Morr Music, 2009
Alain Kremski, Résonance/mouvement, mouvement/résonances - CD Iris Music, 2009
The Necks, Chemist - CD ReR, 2006
Igor Stravinsky, Cantata On Old English Texts (1952) – CD Decca
Don Nino, On The Bright Scale - CD Prohibited Records, 2004
Astrïd, Music For – CD Arbouse Recordings, 2005
The Chap, Ham - CD Lo Recordings, 2005
Icy Demons, Miami Ice - CD Obey Your Brain, 2008
David Sylvian, Blemish - CD Samadhi Sound, 2003
Liars, Liars - CD Mute, 2007
Neuer Tanz à la MC93 de Bobigny, 13/05/2009
•13 mai 2009 • Laisser un commentaire… im linken Rückspiegel auf dem Parkplatz von Woolworth, « … dans le rétroviseur gauche sur le parking de Woolworth » : on ne peut que s’étonner du choix de ne pas traduire, sur les programmes, le titre du dernier spectacle de la compagnie de danse Neuer Tanz, réservant sa compréhension aux seuls germanophones (ou curieux) : faut-il y voir une volonté de distanciation, une autre manifestation de ce « second degré » aux limites du cynisme que certains ont cru percevoir sur scène, faisant écho aux propos entre lard et cochon de VA Wölfl, l’architecte-gourou de cette compagnie de danse (lui-même est à l’origine plasticien, ancien élève du Viennois Kokoschka) basée à Düsseldorf ? En tout état de cause, ce titre constitue bel et bien la plus simple et la plus évidente des portes d’entrée dans un spectacle qui, dès lors, s’avère en tout point splendide.
Le rétroviseur gauche, c’est celui dans lequel le passager – si l’on se trouve aux Etats-Unis, ce que l’on peut supposer en l’occurrence – de quelque voiture garée sur le parking d’un supermarché, homme ou femme, abîmerait son regard pour tromper son attente. On pourrait imaginer que pour égayer un peu ce sinistre décor, il aurait allumé la radio. Et c’est alors que le spectacle commence.
Tromper son attente : ce pourrait être le mot d’ordre de cette heure et demie dans laquelle le temps s’étire à la mesure des mouvements des danseurs. Mouvements d’apparence simples, anodins, et de toute façon quasi imperceptibles, réitérés lentement jusqu’à la saturation, jusqu’aux limites du supportable (c’est-à-dire, pour le spectateur parisien assis dans son fauteuil, de l’ennui). Danseurs qui interprètent sur scène des chanteurs et des musiciens – mimant impeccablement, impassiblement et admirablement les membres d’un groupe pop avec tous les stéréotypes, les clichés et les poses d’usage auxquels nous ont accoutumés les émissions de télévision (on pourrait se croire ici sur la plateau de l’émission britamnnique Top Of The Pops). Des danseurs qui ici, avant tout, surtout, et presque miraculeusement, sont véritablement chanteurs et musiciens.
Car c’est là selon moi le caractère miraculeux de ce spectacle dans lequel, plutôt que la critique du monde tel qu’il va mal (le culte de la consommation, la dictature de l’information, la violence de la « pipolisation », la société du spectacle : toutes ces choses-là y sont aussi, finement mixées – je pense par exemple à ce flash d’information que les sept interprètes enchaînent deux fois, reproduit à l’identique), je vois avant tout un formidable hommage à la puissance de la musique, à la magie de la radio ; et une tentative de transposer sur scène ce médium où l’incongruité la plus choquante, la violence la plus pornographique et la bêtise la plus ridicule peuvent côtoyer, surtout en voiture, les moments de grâce les plus sublimes – médium qui devient ici image du monde, métaphore de la vie, comme peuvent l’être chacune des chansons interprétées, sans guère d’interruption, sur la scène.
Est-ce parce que j’avais le titre en tête, et que je l’aurais envisagé avec des yeux de musicien ? Transformé en scène de concert ou en plateau de télévision, avec des instruments pour seuls accessoires, enserrant les protagonistes (et à ce titre il faut insister sur la nécessité d’être assis près de la scène, au risque sinon d’être tenu à distance par ce procédé fortement immersif), le white cube superbement scénographié par VA Wölfl est devenu à mes yeux un véritable espace mental. (Tout espace mental n’est-il d’ailleurs pas encerclé, borné par la présence de la mort, comme pourrait le suggérer le rideau de squelettes qui peu à peu, formant une inexorable danse macabre, vient fermer le front de scène ?) L’espace mental du passager en question, ou de la passagère donc, dont ce qui se passerait sur scène ne ferait alors qu’épouser les états d’âme.
Ecouter la radio les yeux perdus dans le vague, ou dans le monde vu par le prisme du rétroviseur gauche, cela pourrait ressembler à ça :
On fredonnerait dans sa tête des airs que l’on trouve débiles, d’autres que l’on a toujours aimés.
On en écouterait les paroles, ces paroles parfois si parfaitement en phase avec nos pensées, et l’instant d’après plus, on préfèrerait se perdre dans des images d’ultra-violence, dans des fantasmes de chaos – cet assourdissant, tétanisant bruit d’hélicoptère – ou alors de luxure – cette danseuse masturbant sa guitare (et elles sont fascinantes, cette basse et cette guitare arrimées à scène, fixées sur des piquets tels des totems que jamais la danseuse ne ceint, qu’elle ne fait qu’effleurer, comme si ces objets n’avaient pas besoin d’elle pour continuer à exister) tandis qu’une autre émet des gémissements d’extase.
On jetterait une oreille distraite aux informations, sans prêter attention aux déclarations de Gordon Brown (c’est qui, déjà, Gordon Brown ?), on ingérerait sans s’en rendre compte, par suite d’une disponibilité temporaire de notre cerveau humain, des slogans délétères (« Global people / Global views / Global news »), on laisserait passer des annonces aberrantes (ce message vantant une « amnistie pour les armes », offrant à chacun, durant un mois, en toute confidentialité et anonymement, d’aller rendre aux autorités l’arme dont il serait le détenteur), on ne prêterait même plus attention aux incessants jingles vantant le site « www.neuertanz.com » ; puis rapidement, plutôt que de continuer à ne pas se sentir concerné par les morts en Afghanistan, on préférerait laisser vaguer ses pensées vers des images plus positives.
S’identifiant aux chanteurs dont les voix se succèdent dans l’habitacle, on échafauderait alors des rêves de grandeur, on se rêverait une vie de star sur mesure, à son seul usage, on se verrait beau, riche et adulé. Et talentueux aussi, on s’y croirait vraiment.
Parfois, on laisserait son regard zoomer sur un détail du décor réfléchi, généralement une annonce publicitaire.
Et on en reviendrait à la musique, encore et toujours, on la trouverait tour à tour horrible ou entêtante, piteuse ou euphorisante.
Bref, au rythme de ces pop-songs scandant l’attente, on oscillerait comme toujours, mais plus que jamais, entre la mélancolie et la joie, entre l’enthousiasme et l’abattement.
D’autres fois cependant, à intervalles réguliers, tout cela en viendrait à se fissurer. Dans le bel ordonnancement de la musique, dans la belle harmonie de ces mouvements, des déréglements se feraient par moments sentir ; des voix dérailleraient et viendraient strier les mélodies ; une broyeuse à papier ferait entendre son souffle vrille-nerfs au milieu d’un séraphique passage choral ; le volume sonore se déréglerait brutalement, se faisant pianissimo ou au contraire assourdissant ; des gestes imprécis décaleraient les tempos – ou alors ce sont des gestes fous, carrément absurdes : on se lève et on emporte une danseuse sur son épaule, comme parfois on se prend à parler tout seul, à enlever sa chemise, à chanter tout haut, à s’oublier, et avec soi le monde tout autour. Des moments parasites, suspendus, comme le temps lorsque l’on change de station, lorsque parfois tout semble se brouiller.
C’est tout cela qu’il m’a bien semblé voir pendant une heure et demie. Neuer Tanz réussit le tour de force de ne pas se complaire dans le pastiche facile, la mise en abîme à deux balles ou dans le kitsch culturellement correct, pas davantage que dans la rebellitude chic et pop ou le cynisme par défaut. Manifestement, les danseurs ont pris goût à l’apprentissage des gestes de la musique ; et ces chansons (de l’électro à la soupe, du rock à la guimauve en passant par le hip-hop) qu’il prennent un malin plaisir à transformer en terrains d’expérimentations, ils ne font pas que les singer, qu’en tourner en ridicule la dimension formatée : ils les aiment, ils les habitent, les incarnent et les ressentent, ils les transforment aussi, tout comme ils savent le faire avec leurs propres corps, en puissants instruments d’émotions. Et c’est dans ces moments-là que le miracle s’accomplit : lorsque à la parfaite, presque trop parfaite (quasi kraftwerkienne) rectitude des corps se greffent des instants de profonde osmose musicale, d’humanité pure ; lorsque la mécanique spectaculaire qui transforme les corps en automates, qui codifie et fige les attitudes, se grippe ou s’emballe. Il faut souligner la qualité du travail accompli sur les arrangements de ces compositions (comme sur la bande-son en général, extrêmement travaillée) qui sont, en grande partie au moins, des reprises (Disco 2 Break de MFA, par exemple – référence retrouvée après-coup sur Internet à partir des bribes de paroles) : il suffit d’entendre la splendide version de Komponent, émouvante ballade électro-pop de l’Allemand Apparat, pour comprendre que la charge émotive qui se déploie devant nous, dans nos oreilles, n’est pas forcément factice, ni uniquement burlesque.
Les morceaux ont été étirés tout comme les mouvements des danseurs, ils se déroulent jusqu’à satiété, et au fil même de leurs développements on traverse des passages absurdes et d’autres saisissants en raison de cette ambiguïté même, qui en cela traduisent parfaitement la succession de nos états d’âmes. Il y a là une authenticité, un don de soi qui, degré suprême de la maîtrise, vient annihiler tous les soupçons de froideur, et déjouer tous les calculs.
Un espace mental, disais-je.
Et la danse, dans tout ça ? Elle est partout. Parfois éclatante, telle un rêve de virtuosité, de ces moments où l’on s’imagine dansant sur une scène, une raquette de tennis en guise de guitare, notre corps électrique ne faisant plus qu’un avec la foule dont il monopoliserait les regards, notre corps pure présence magnétique, sidérante – en l’occurrence, ce sont ceux des danseuses, accomplissant des enchaînements extrêmement spectaculaires.
Mais le plus souvent elle est invisible, imperceptible : ce sont ces pointes miraculeuses des danseuses qui s’affairent sur leurs instruments, tandis que peu à peu leurs talons descendent vers le sol ; ces entrelacs de mains et de bras qui se croisent et se frôlent dans la série de duos – l’aube succédant au crépuscule en accéléré tandis qu’imperturbables, deux à deux, les danseurs se font face – qui précède un finale en forme d’apothéose, longue et incantatoire plage électro introduite par une lumière gommant brutalement les couleurs, et qui s’achève dans l’obscurité après un brillant passage où les interprètes, tournant sur des socles, vont et viennent autour de leurs micros ; et surtout, il y a tout ce qui s’accomplit avec les instruments, les micros et les voix, qui rejoint ce travail sur tous les gestes négligeables, machinaux, quotidiens, utilitaires ou anecdotiques, auquel VA Wölfl dit attacher une énorme importance. Parole de musicien : c’est un véritable tour de force que d’arriver à piloter un tel ensemble de machines et d’instruments (il y a encore moults synthétiseurs et échantillonneurs, des violons, une platine CD de DJ, et un kit de batterie électronique donnant lieu à des gestes proprement hilarants) avec une telle maîtrise corporelle, et sur une si longue durée. Si beaucoup de morceaux sont en playback (ce qui multiplie encore les occasions de décalage, de décrochements), le nombre important de manipulations effectuées en direct laissent songeur quand au travail accompli, que l’on devine gigantesque. Pour être d’apparence simple, ces mouvements n’en sont pas moins d’une prodigieuse virtuosité.
Et, entre maints passages franchement comiques, il y a donc ceux où l’émotion affleure et se démultiplie, avec un plaisir apparemment coupable. Deux scènes restent en mémoire :
un danseur chantant seul et a cappella la fin d’un morceau, dont la voix fortement réverbérée, soudain à bas volume, sort de haut-parleurs situés derrière la scène, prenant une intonation déchirante – sous les regards inquisiteurs des autres, comme s’il devait avoir honte de ce moment de sincérité et d’abandon ;
sur quelques notes de synthé cheap, un autre fredonne un lied de Mahler avant d’être brutalement interrompu par la voix d’un animateur qui écorche le nom de Dietrich Fischer-Dieskau.
Grâce à cette succession de moments, ce « spectacle » réussit à être bien davantage qu’une simple critique (un peu sûre de son fait) du philistinisme ordinaire, et à s’éloigner de tout manichéisme pour s’engager de l’autre côté du miroir, dans la profondeur insonsable du rétroviseur. … im linken Rückspiegel auf dem Parkplatz von Woolworth est une enthousiasmante méditation sur la perception, et sur la perfection.

… im linken Rückspiegel auf dem Parkplatz von Woolworth
Alain Bashung, ultime express
•23 mars 2009 • Laisser un commentaireC’est samedi dernier à Caen, à la fin de la soirée de clôture du festival La Poésie/Nuit, de la bouche d’Eric Vautrin, son instigateur, qui dédia en conclusion ladite soirée à sa mémoire, que j’ai appris la mort, ce même soir du 14 mars 2009, d’Alain Bashung. Et finalement, je me dis qu’il ne pouvait y avoir de meilleur cadre que celui d’un festival dénommé ainsi, La Poésie/Nuit, pour encaisser la disparition d’un tel poète nocturne, la poésie et la nuit, cela va bien à Alain Bashung, et Dieu sait quel texte de chanson il aurait pu tirer, avec la complicité de l’un ses paroliers attitrés (j’avoue ma préférence pour Jean Fauque), d’une telle association de mots et d’idées.
Comme toujours lorsqu’il s’agit d’un artiste que j’admire – et Dieu sait qu’il y en a eu ces dernières années : rien que parmi les musiciens, Luc Ferrari, Mauricio Kagel, Galina Ustvolskaya, György Ligeti, ou encore Lux Interior, le chanteur des Cramps, que j’aimais bien sans avoir pourtant jamais réellement écouté sa musique ; sans parler des autres, cinéastes et écrivains, plasticiens et artistes de scène –, cette disparition m’a rendu triste, et fait songer à ce que me racontait un jour, lors d’un entretien, Christian Boltanski : que lorsque l’on est artiste, ce qui est bien, c’est que l’on parvient à toucher une foule de gens que l’on ne connaît pas, rien que par ses œuvres, ses actes ou, en l’occurrence, sa disparition. Ainsi j’ai été samedi soir touché, affecté, atristé par cette nouvelle à laquelle pourtant chacun était préparé – non que l’homme, d’une humilité exemplaire, ait en aucune façon cherché à mettre en scène cette mort annoncé, non, la presse s’en était chargée, se chargeant avec autant d’empressement obscène que d’émotion sincère de lui rendre des hommages ante mortem, ne serait-ce que lors de sa prestation victorieuse (dont j’aurais d’ailleurs bien aimé être témoin, eussé-je eu la télévision) aux dernières « Victoires de la Musique » –, et pourtant, je n’ai pas rencontré Alain Bashung.
Ou du moins je ne l’ai rencontré que de loin, au même titre que tous les autres spectateurs de ses concerts – une première fois au Printemps de Bourges en 1989, à la grande époque de l’album Novice, où il partageait l’affiche avec Sapho et Stephan Eicher, puis l’an dernier à la Salle Pleyel, où il avait donné un show en deux temps : une première partie rappelant qu’il était l’un des musiciens les plus aventureux de la scène française, proposant principalement des versions atmosphériques et expérimentales des morceaux de son album L’Imprudence ; une seconde égrenant, dans des arrangements cette fois un peu plus (trop ?) conventionnels, les succès qui ont scandé sa présence au premier plan de la chanson française, de Gaby à Osez Joséphine. Pour cette première partie éblouissante, frissonante d’émotion, et pour des talents de chanteur qui ce soir-là éclataient avec évidence (d’un bout à l’autre un timbre, un souffle et un phrasé irréprochables, et impressionnant pour un quelqu’un de son âge, et de sa conformation). Je l’ai également côtoyé par capillarité, à travers les propos des musiciens que j’ai eu la chance de rencontrer et qui avaient pu travailler avec lui : Colin Newman, du groupe Wire, ou encore Dave Ball (moitié de Soft Cell, et auteur à l’époque d’un formidable et culte album solo, In Strict Tempo, entourés de chanteurs comme Genesis P. Orridge ou Gavin Friday), qui tous deux avaient œuvré à l’album Novice sans d’aileurs jamais rencontrer son auteur, sans parfois même se rappeler du résultat (et sans réellement soupçonner autrement que vaguement, par ouï-dire, l’aura toujours grandissante dont celui-ci jouissait dans notre pays) !
Car Alain Bashung, bien avant l’ère de l’échange de fichiers informatiques et des collaborations virtuellement infinies offertes par la révolution numérique, était passé maître dans l’art de s’entourer. Avec bien davantage d’à-propos (mais sans doute moins de génie mélodique) qu’un Gainsbourg par exemple, à la manière plutôt d’un David Sylvian ou d’une Björk, il a chercghé auprès de frères d’aventure des façons d’étendre son unviers musical, de lui faire prendre des voies nouvelles, autrement moins balisés que celles de ce rock’n’roll des fifties/sixties dont il est issu. La liste des instrumentistes ayant collaboré avec lui est impressionnante, des guitaristes Michael Brook ou Arto Lindsay à, donc, Colin Newman, Dave Ball et même Blixa Bargeld (Einstürzende Neubauten), tous trois crédités au générique de Novice. Il semble qu’avec tous ces artistes, la collaboration se soit faite le plus souvent à distance, et dans un sens : chacun d’entre eux proposait des arrangements, des idées, des gimmicks inspirés par les bribes de chansons transmises Bashung qui, ensuite, se livrait à un véritable travail de compositeur, assemblant celles qui, parmi toutes ces pistes, lui semblaient les plus intéressantes. Sur Novice, il n’est pourtant pas très difficile de retrouver les éléments qui proviennent de chacun des trois musiciens susmentionnés, et qui d’ailleurs ne contribuent pas peu à conférer à cet album (un album au sujet duquel il faut relever une nouvelle fois l’aveuglement de cette presse bien-pensante supposée diffuser le bon goût culturel de gauche branché, qui, alors qu’aujourd’hui elle porte sans réserves le compositeur au pinacle, dauba consciencieusement, pendant un certain nombre d’années, sur un disque considéré comme « gothique » et éminemment mineur dans le parcours de Bashung) cette teinte sombre, cette froideur électronique qui, soulignant à merveille des compositions d’une grande qualité et d’une grande constance (le single Bombez !, Etrange été, Pyromane, Alcaline, il faudrait toutes les citer), en font l’un des sommets de sa discographie.
Une qualité et une constance que l’on retrouve aussi sur L’Imprudence, mon autre disque préféré de « Shungba », ainsi que l’appelait, je m’en rappelle, Alain Maneval, à l’époque où celui-ci animait sa fameuse émission Bon esprit sur Europe 1 – avec ces chefs-d’œuvre que sont Tel, Mes bras, ou encore ce morceau-titre aux allures de manifeste bashungien. Viendraient ensuite Fantaisie militaire (en particulier pour cette sublime chanson qu’est Aucun express), le mythique Play Blessures (réalisé avec Gainsbourg)… Bref, tous ces disques où Bashung laisse libre cours à sa noirceur et à son imagination. Car j’avoue aussi être plus hermétique à tout un pan de sa discographie – et à ceux de ses albums qui sont le plus empreints de ces influences « blues-rock » que j’évoquais tout à l’heure : Osez Joséphine me laisse froid (mis à part Madame rêve, enchanteur bien que décalqué presque outrageusement des morceaux que Dead Can Dance produisait à l’époque, en particulier sur l’album Within The Realm Of A Dying Sun), tout comme Chatterton (bien qu’enregistré avec l’excellent guitariste Michael Brook), et je n’ai même pas encore fait l’effort d’approfondir mon écoute de Bleu pétrole, après un premier contact qui m’a laissé une impression mitigée. Et je reste ignorant d’une bonne partie de son œuvre (ne serait-ce que ce Cantique des Cantiques dont on m’a dit le lus grand bien). Et pourtant, j’adhère sans réserve à la totalié de Bashung, malgré cette œuvre inégale (mais qui me semble toujours portée par un sincère désir de renouvellement, et par un louable car rare souci de continuer à apprendre, de soi et des autres, et à se remettre en question), malgré mes infidélités répétées ; je souscris sans réserve au concert de louanges que l’ensemble des « observateurs », dans une belle et éloquente unanimité, s’accorde à lui offrir depuis, en gros, le triomphe critique et public de Fantaisie militaire. Et aujourd’hui où je suis aussi triste que tout le monde, il ne reste plus qu’à réécouter sa musique et les professions de foi qui parfois, entre deux de ces calembours qui ont forgé sa réputation (et qui font que ces textes forment au final une œuvre fascinante et d’une insondable profondeur poétique, un dédale de mots au détour desquels on passe du cocasse au tragique, et au fil duquel on progresse un peu plus dans la connaissance de soi-même et des autres), donnent à ses chansons une grandeur colossale – ainsi du finale de son avant-dernier album : « A l’avenir, laisse venir… l’imprudence. » On n’a pas fini d’écouter Alain Bashung.
(Je l’ai d’ailleurs réécouté entre-temps, et me suis dit que décidément, l’une de ses plus magistrales interventions reste sa collaboration avec Arnaud Rebottini, sur l’album Organique publié par celui-ci en 2002 sous l’alias Zend Avesta, avec le morceau Mortel battement/Nocturne – deux poèmes de Jean Tardieu magnifiquement habités, et dont le second prend aujourd’hui une drôle de résonance :
Ici s’ouvre un monde nouveau
démasqué par la fin du jour
Le temps bascule J’écoute Je retiens mon souffle.
Une réponse dernière
Un pâle éclat
Un secret promis et tenu
Les mots
un essaim d’astres
Une plume une feuille
La nuit s’éclaire au centre
Au centre est la source de toute couleur
Au centre est l’avenir longtemps mûri sous les cendres
Au centre est mon amour pour ce monde
Ma joie mon espérance invincible et trahie.
J’irai mourir dans mon enfer
Je déchirerai les vestiges de la misère
Je délivrerai ce qui est immobile
Je perdrai mes enfants dans la clarté
Je forcerai les secrets de la douleur
J’écarterai les rideaux du théâtre de la mort
Oubli
Mémoire
soupir
Roule miracle torrent puissance
que l’aube arrive reparte revienne
que fuient les tourbillons
Le silence est un tonnerre lointain
Toute défaite est mon triomphe…)
Playlist, 14/03/2009
•14 mars 2009 • Un commentaireThe Chap : Ham (CD, Lo Recordings, 2005)
The Chap : The Horse (CD, Lo Recordings, 2003)
Benoît Pioulard : Précis (CD, Kranky, 2009)
Eyeless In Gaza : To Cry Mercy (sur le CD compilation Plague Of Years, Sub Rosa, 2006)
François Couperin/Alexandre Tharaud (piano) : Tic toc choc (CD, Harmonia Mundi, 2008)
Louisville : A Silent Effort In The Night (CD, De Bruit Et De Silence, parution avril 2009)
V/A : Music For/Statues Menhirs (2 CD, Arbouse Recordings, parution avril 2009)
NLF3 : Ride On A Brand New Time (CD, Prohibited Records, 2009)
Slowdive : Pygmalion (CD, Creation Records, 1995)
Robin Guthrie/Harold Budd : Music For The Film ‘Mysterious Skin’ (CD, Ryko, 2005)
Strings Of Consciousness : Fantomatique acoustica (CD, Off Records, 2008)
Morton Feldman/Hildegard Kleeb (piano) : For Bunita Marcus (CD, HatHut, 2009)

